L'herbe des nuits  
 

Dans un petit carnet noir s'entassent des notes éparses, des adresses, des patronymes, des numéros, des heures de rendez-vous, des titres de livres, des phrases inachevées  prises par Jean Bosmans des années auparavant et qui l'interrogent aujourd'hui sur ce qui lui reste de ce passé : [Il me semble aujourd’hui que je vivais une autre vie à l’intérieur de ma vie quotidienne. Ou, plus exactement, que cette autre vie était reliée à celle assez terne de tous les jours et lui donnait une phosphorescence et un mystère qu’elle n’avait pas en réalité. Ainsi les lieux qui vous sont familiers et que vous revisitez en rêve bien des années plus tard prennent-ils un aspect étrange, comme cette morne rue d’Odessa et ce cinéma Montparnasse à l’odeur de métro.p 25-26


img082_2337Des pensées, des souvenirs, traversés par le regard  du rêveur et enquêteur Modiano, deviennent son histoire en train de s’écrire, attisant l'énigme plus qu'il ne la résout. Ce qui incite ce personnage à retisser des liens avec son passé, devenu sa source d’inspiration pour écrire son roman. Déjà ce jeune homme qu’il était alors cherchait, se questionnait et Dannie, la femme dont il était amoureux et autour de laquelle plane ce mystérieux crime le savait : [Tout à l’heure, ils étaient un peu bizarres, lui ai-je dit, les clients du 66 ( café parisien) . Heureusement qu’il n’y a pas eu de rafle. (..) Pourquoi avaient-ils échoué à cette heure tardive dans ce provincial Quartier latin ? Tu te poses trop de questions, m’avait-elle dit à voix basse .] p 36 et p118


Cette quête immatérielle, Jean  la transforme en projet littéraire comme si tout ce qu’il n’avait pas pu consigner dans ce carnet était l’objet de ce présent à écrire, car comme il nous le dit : [Je n’avais noté ni le nom ni l’adresse sur le carnet noir, comme on évite d’écrire les détails trop intimes de notre vie, de crainte qu’une fois fixés sur le papier ils ne nous appartiennent plus.] p 36 La rencontre avec ce flic en retraite, Langlais, puis sa lettre intensifient l’énigme policière à laquelle vient s'ajouter un dossier incomplet, [(..) ce dossier incomplet vous concernant que j’ai toujours voulu vous communiquer. Le jour est venu, grâce à notre rencontre d’aujourd’hui. Comptez sur ma discrétion. (..)] p 153 comme un roman inachevé qu’il lui proposerait de finir. Vaine entreprise pour un auteur comme Mondiano dont l’objet même de la recherche est de ne rien résoudre mais d’écrire cette confusion des sentiments que la mémoire accorde, tout comme la jeunesse de Jean,  et que cet auteur traduit avec grâce  par touches discrètes et poétiques : [Je ne voyais plus très bien la différence entre le passé et le présent. J’avais atteint les Gobelins. Depuis ma jeunesse -et même mon enfance-, je n’avais fait que marcher, et toujours dans les mêmes rues, si bien que le temps était devenu transparent. (..) Il suffisait de demeurer là jusqu’à la tombée de la nuit et de scruter le ciel pour y découvrir de rares étoiles auxquelles je donnerais des noms sans savoir vraiment si c’étaient les leurs.] p 152


Sans doute Mondiano prête leurs patronymes à ses personnages : Langlais, Dannie -de son vrai nom Mireille Sempierry-, Aghamouri, Gérard Marciano, Duwelz et Paul Chastagnier, tout comme aux lieux : L’Unic hôtel. Ainsi nous progressons entre brèches ouvertes sur une [sale histoire] p 116 [A mesure que je feuilletais le dossier je tombais sur des procès verbaux, des rapports, des procès verbaux d’interrogatoires. Des noms me sautaient aux yeux : Aghamouri, Ghali, pavillon du Maroc, cité universitaire, né le 6 juin 1938 à Fez. Prétendu étudiant, membre des services de sûreté  marocaine (..) deux projectiles ont atteint la victime .] p 153-154 et sur l’intime travail de l'écrivain qui s’approprie le récit au gré de ces lignes. Il suit sa recherche poétique auprès de cette femme qui le fait pénétrer clandestinement dans un appartement, celle avec qui il oublie un manuscrit dans une maison de campagne qu’il ne retrouvera jamais.  Cette femme qui ne laissera qu’un mot pour lui dire adieu craignant de lui causer du tort. Il semble l'aimer d'un amour clandestin qu’il ne veut ni perdre ni garder, juste vivre, car finalement à ses yeux : [Tout cela n’avait aucune importance. La seule chose qui comptait, c’était que nous marchions le long des quais sans demander l’autorisation de personne et sans rien laisser derrière nous]. p 117


Ce qu’il réalise dans ce présent, c’est que Dannie se trompait sur un point, son questionnement : [C’est aujourd’hui, des dizaines d’années plus tard que je tente de déchiffrer les signaux de morse que ce mystérieux correspondant me lance du fond du passé. Mais sur le moment je me contentais de vivre au jour le jour sans me poser trop de questions.] p 118-119


Cette dérive dans le temps, cette quête d’identité, cette traversée des souvenirs sont des thèmes chers à l’auteur, dont l’écriture impressionniste accentue le trouble entre réalité et rêve, entre vie et roman. On passe de la couleur au noir et blanc ne sachant plus, à l’angle de la rue qu’il arpente, dans quel Paris on va se retrouver et on reste saisi par son intime voyage. On ne veut plus quitter ce texte tout comme son auteur ses lignes : [Depuis que j’écris ces pages, je me dis qu’il y a un moyen, justement, de lutter contre l’oubli. C’est d'aller dans certaines zones de Paris où vous n’êtes pas retourné depuis trente, quarante ans et d’y rester un après-midi, comme si vous faisiez le guet.] p 137 Ainsi se révèlent ces espaces temps [qui vivent de leur vie secrète, et cela n’est possible pour eux que dans des endroits silencieux, loin du centre.] p 138 Il nous ouvre ainsi son espace feutré où, à sa table d’écriture, loin de cette bruyante réalité, il préserve et redécouvre cette herbe que pourraient symboliser sa jeunesse, son passé, dans cette nuit qu'est peut-être l'oubli. Ecrire délivre et éclaire la mémoire. Ecrire pour ne pas oublier.1314059_4_29fd_patrick-modiano-publie-l-herbe-des-nuits_00ae34e7f1b0af85eba0adf576b6a2de_534


Un style intimiste, posé par impressions fugitives et denses, que seul Modiano nous livre à chacun de ses romans et dont la carrière littéraire ne fléchit pas depuis sa remarquable entrée en 1968 avec Place de l’étoile publié chez Gallimard.


 


© Muriel NAVARRO Centre International d'Antibes