2000 – 2010 Bonne ou mauvaise décennie pour la création culturelle française ?  
 

Nous avons vu dans le numéro de janvier, que la production cinématographique ne semble pas, pour le moment, être affectée par l’irruption d’Internet. Si pour le cinéma français les voyants restent au vert (Fréquentation des salles de cinéma ; nombre de films produits ; parts du cinéma français dans le marché hexagonal ; création éclectique…), l’industrie du disque, elle, a traversé cette décennie bien différemment.


Le disque en pleine déprime. La chanson en pleine forme.


Internet et les nouvelles technologies ont porté un coup très dur au support traditionnel. Alors que le marché physique du disque dépassait 1,3 milliard d’euros en 2002, il finit la décennie à 512 millions. Une chute vertigineuse qui semble avoir été enrayée in extremis au cours du dernier trimestre 2009. Une belle surprise, car selon les chiffres tombés le 25 janvier 2010 , la baisse n’aura été que de 3,4% contre –19,5% en 2008. le secteur de l’édition musicale aura tout de même perdu 788 millions en 7 ans ! Quant au marché du numérique, il recule de 1,9% malgré le téléchargement légal payant qui semble enfin décoller (+56%) par rapport à 2008.


Que deviennent la création et la production artistique dans un tel climat ?


Tout d’abord, si la décennie a vu s’installer un environnement hostile à la vente de disques, la part de marché des productions françaises et francophones a malgré tout, été plus que convenable. Ainsi, pour ce qui est de la vente annuelle d’albums, les années 2000 auront été marquées globalement par une forte demande de disques en français. Le classement des ventes des 10 premiers albums, a souvent été occupé par des productions nationales ( 10/10 en 2002 ; 9/10 en 2004 ; 8/10 en 2005 et 2007…).


Bien sûr le rétrécissement du marché a rendu beaucoup moins aisé la vente rapide de centaines de milliers d’albums d’artistes. Les maisons d’édition sont ainsi devenues frileuses, comme le démontre le solde négatif enregistré en 2009, pour la deuxième année consécutive, entre les nouveaux contrats d’artistes signés par les majors (70) et les contrats non renouvelés (88).


Pourtant ce qui saute aux yeux (on devrait dire aux oreilles), c’est paradoxalement la richesse, l’effervescence de la création des années 2000 qui ne semble pas partager le blues qui touche les compagnies de disques. Si le disque est en pleine déprime, la création musicale, elle, semble faire preuve d’une insolente santé.


La chanson en France : l’effet millefeuille.


La création musicale en France est extrêmement plurielle. Elle l’est tout d’abord du fait que des générations arrivent, se succèdent, chacune apportant sa palette de particularités artistiques en terme de typologie musicale et modalité d’expression. Des strates vont ainsi se constituer. leur empilement crée non seulement, une offre abondante , mais aussi des racines. On voit des jeunes se référer à des anciens, des filiations explicites ou implicites apparaître.


poch_album1bis_959Cette richesse qui existe depuis toujours se sera manifestée aussi au cours des années 2000, où on aura eu, tout d’abord, des œuvres des illustres anciens qui composent cette première couche générationnelle.


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Cette décennie aura également permis à un deuxième groupe de chanteurs, plus jeunes que les précédents, car apparus dans les années 60 et début des années 70, de prouver leur capacité à traverser ces 40 ans de chanson française. Aujourd’hui ces grands noms de la chanson font également figure de pères ou grands pères fondateurs de la chanson actuelle. Ce sont les Johnny Halliday, Julien Clerc, Jacques Dutronc, Polnareff, Maxime Le Forestier, Christophe, Jacques Higelin, Brigitte Fontaine….


La troisième strate serait composée par des chanteurs de la fin des années 70 et des années 80, lorsque la chanson, débarrassée des superficialités yé-yé est devenue plus mature et les influences musicales plus diverses. On y trouverait des chanteurs très populaires : Jean-Louis Aubert, Bashung, Jane Birkin,  , Patrick Bruel, Francis Cabrel, Etienne Daho, le groupe Indochine, Marc Lavoine, MC Solaar, Bernard Lavilliers, Manset, Jean-Louis Murat, Renaud, Rita Mitsuko, Alain Souchon, Laurent Voulzy … Certains ont sorti, au cours des années 2000, des œuvres de tout premier plan.


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Dans ce millefeuille musical viendrait ensuite la génération des années 90. Elle compte des artistes singuliers et talentueux comme Arthur H *, De Palmas, le groupe Louise Attaque ; Mano Solo*, Maurane,  Zazie,  Mylène Farmer,  Thomas Fersen*, Vanessa Paradis, Dominique A, Miossec … qui ont livré de très belles œuvres au cours de ces dernières années.





Arrivent finalement la foule des chanteurs des années 2000 Abd Al Malik, Aldebert, Anaïs, Bénabar, Amel Bent, Benjamin Biolay, Carla Bruni, Cali, Calogero, Camille, Jeanne Cherhal, Vincent Delerm, Diam’s, Thomas Dutronc,  la Grande Sophie, M,  Mickey 3D, Tryo, Grand Corps Malade*, Pauline Croze, Raphael, Olivia Ruiz, Renan Luce*, Ridan, Rose …


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Il est par conséquent, extrêmement réconfortant de constater qu’en dépit de cette conjoncture maussade, la chanson, n’a cessé de se renouveler permettant à de très nombreux petits nouveaux de trouver leur public et de diffuser leurs premières œuvres à des centaines de milliers d’exemplaires.


 


La chanson en France : l’effet Samaritaine.

La richesse de la chanson française passe également par la diversité des genres, loin du cliché du "chanteur à la Brassens", seul, s’accompagnant de sa guitare, la chanson française présente une offre extrêmement variée en matière d’influences musicales. Pour reprendre le célèbre slogan publicitaire de la Samaritaine, le grand magasin parisien du début du XX siècle, « On trouve tout dans les différents rayons de la chanson française ! »


poch_album2bis_1100Ainsi nous pourrions parler de la chanson aux rythmes colorés, ensoleillés, à forte influence caraïbe et africaine, raggamuffin, reggae, salsa et autres rythmes du sud sont au rendez-vous avec des groupes, et des individualités comme Tryo,  Pierpoljak, Dany Brillant, Anis, Magyd Cherfi (l’ancien leader des Toulousains Zebda), les Grenoblois de Sinsemilia et Pep’s, Tété…Plus près de chez nous les Marseillais de Massilia soud system ou les Niçois de Nux Vomica, sans oublier Sergent Garcia et Manu Chao (en espagnol) et puis encore Saian supa crew avec leur raggae à la sauce zouk rap ; Tiken Jah Fakoly ; les Maliens Amadou et Mariam. Parmi eux s'est volontiers glissé notre Yannick Noah national.
Ces différents accents du sud, comptent également les représentants du Raï venant d’Algérie avec par exemple, Faudel ou Khaled, sans oublier le rock de Rachid Taha.




Les années 2000 sont celles de la maturité pour le RnB francophone, genre musical nouveau, né dans les années 90 du mariage entre la soul et le hip-hop. A l’image des Beyoncé ou Rihanna venues des US, les ambassadeurs français sont plutôt des ambassadrices pour la plupart issues de l’immigration: Lâam, Native, Teri moïse initièrent le mouvement. Suivirent très vite Amel Bent, Wallen ou Sheryfa Luna, Nâdiya, Zaho, et le Canadien Corneille entre autres .


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Le rap français lui aussi est devenu incontournable dans le paysage musical. En France, IAM ou NTM en furent les pères fondateurs. Aujourd’hui on retiendra parmi des dizaines d’autres, les noms de Tunisiano, Oxmo Pucino, Médine, Snipper ; Keny Arkana et bien sûr Diam’s, qui comme son nom l’indique, est devenue l’auteure la plus brillante et la plus recherchée de sa génération (son album "Dans ma bulle" s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires)


Les années 2000 voient également s’imposer un genre musical tout à fait nouveau, le Slam, avec par exemple Abd Al Malik et surtout Grand Corps malade.


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Que devient la bonne et vieille chanson à texte au milieu de toutes ces nouvelles influences musicales? Il n’y a qu’à prêter l’oreille pour se rendre compte qu’elle est toujours là, bien présente. Issue d’une multitude d’artistes, aux parcours singuliers, elle se décline, toutes générations confondues, sous des formes très variées. Elle aussi a donné lieu à des œuvres intéressantes et ambitieuses.Si Juliette ; Mano Solo, Renaud puisent leurs influences dans le melting pot parisien alors que Sanseverino ou Thomas Dutronc cherchent eux, du côté manouche, la plupart choisit des itinéraires propres : Anaïs, Alexis HK, Camille, Da Silva, Daphné, Dominique A, Thomas Fersen*, Miossec, Renan Luce,  Ridan, Olivia Ruiz etc…


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La chanson française que l’on a pu entendre au cours des années 2000 est riche de cette diversité de parcours, son inspiration vient de tous horizons. Ce qui rapproche ces artistes c’est que, pour la plupart, ils sont arrivés à se faire un nom (ou un prénom) en marge du système, à force de ténacité et de rencontres avec leur public, sur des scènes locales ou nationales, d’où l’appellation de Nouvelle scène française qui englobe toutes les expériences musicales qui la composent.
Un autre signe identitaire est le texte, qui le plus souvent, laisse entrevoir un énorme travail sur la langue française à l’image de ce que faisaient Jacques Brel, Brassens ou Léo Ferré. S’ils ont disparu, tout comme Barbara, Daniel Balavoine, Gainsbourg, Claude Nougaro, Reggiani, et tant d’autres, ils ne nous ont jamais quitté. Les hommages se succèdent apportant au paysage sonore d’aujourd’hui leurs contributions si précieuses. Le tout constitue une chanson française, francophone, bénéficiant d’une extraordinaire effervescence qui fait plaisir à voir et surtout à entendre .


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Lorsqu’on croise cette diversité du fait de l’expression des générations successives et  celle due aux typologies d’aujourd’hui, on arrive à une offre multicolore très large, suffisamment riche, abondante et attrayante pour occuper le terrain. A l’instar de la production cinématographique française, elle a la capacité de freiner l’expansion de la production multinationale car, associée aux mesures prises par les pouvoirs publics afin de défendre la chanson, elle permet à chaque public de trouver son bonheur.

Nous comprenons ainsi les raisons du succès des œuvres locales au détriment du rouleau compresseur des stars internationales envoyées à l’assaut du monde par les grandes compagnies internationales.



Le mois prochain : Perspectives et nouveaux territoires de la chanson française.


* voir les fiches pédagogiques d’exploitation


 


© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes