Camille redouble  
 

camille-redouble-3_527Ce thème du voyage dans le temps est inépuisable et a servi autant le cinéma que la littérature. En France, les films grand public abordant ce thème restent :  Hibernatus d’Edouard Molinaro (1969), avec Louis de Funès, Les Visiteurs de Jean marie Poiré (1993) avec Christian Clavier et Jean Réno. Nous avons désormais avec cette comédie un nouveau souffle du genre, dont les nuances intimes lui confèrent un charme et une dimension plus dramatique qu’il n’y paraît. Grâce à ce basculement dans le temps, Camille, actrice en mal de vivre ne décrochant qu'un rôle peu flatteur dans un film sans envergure La vengeance du boucher, vivant malheureuse auprès de son conjoint Eric (Samir Guesmi), abuse du whisky et perd pied, fragilisant son psychisme déjà instable. Cette invitation le 31 décembre va bouleverser sa vie lorsqu’elle jette son alliance par la fenêtre. Une scène du film nous préparait déjà à une magie à venir, celle de Camille et du bijoutier excentrique, aux paroles de sage, interprété par Jean Pierre Léaud (acteur phare de François Truffaut notamment dans l’inoubliable film Les 400 coups), qui tente de scier sa bague et qui surtout remet à l'heure la montre de ses 16 ans, offerte par ses parents! Le sort est jeté et elle se réveille à 16 ans dans un lit d'hôpital après une nuit d’ivresse. Nous la retrouvons alors en jeune punkette, sous les traits de Camille dans sa quarantaine. Comment va-t-elle affronter cet univers avec toute sa conscience de femme de 40 ans, quand elle est pourtant dans sa vie ordinaire et pour les autres : Camille l'ado. Ce retour en arrière va lui permettre de se confronter à ses propres démons et désirs qui mettraient en péril son avenir pourtant accompli. Va-t-elle partir et changer la vie de son couple ? Va-t-elle retomber amoureuse de son mari tout en sachant qu’il ne la rend pas heureuse ? Que choisir ? Préserver sa mère quand elle sait qu’elle sera fauchée par un accident mortel dans sa cuisine ? C’est là toute la force de ce film qui surprend par la direction plus mélancolique, plus dense de ce voyage surnaturel se démarquant ainsi d’un loufoque et d’un burlesque attendus. Dès la première scène du film où Camille a son regard perdu dans un bus, on sent que la densité émotionnelle et juste de cette actrice posera une dimension intimiste et mélancolique à cette histoire. Toute la narration est d'ailleurs menée par les choix, les possibles qui s’ouvrent ou se ferment à Camille, sans jamais trahir ni la réalité vécue ni le rêve en train de se vivre. Oser dire les mots d’amour,  demeure sans doute une des scènes du film jetaime_545particulièrement émouvante lorsque Camille prononce ce « je t'aime » à sa mère magnifiquement interprétée par Yolande Moreau (César de la meilleure actrice pour Zéraphine en 2009, Prix Louis Delluc du premier film 2004 en tant que réalisatrice avec Quand la mer monte). Ce passage où, connaissant la fin tragique de sa mère, elle la suit pas à pas dans la cuisine ce jour-là, espérant encore que la magie opère. Son père, homme contrit et sans envergure, mais gentil et très conciliant avec sa fille, joué par Michel Vuillermoz, est aussi bouleversant de sincérité. Sa relation avec son professeur de physique avec qui elle va nouer une promesse secrète et un amour platonique (Denis Podalidès, César du Meilleur acteur en 2012 pour La conquête), touché par sa folie et sa générosité de femme tente de la soutenir et la guider dans son extravagante aventure.


Camille redouble, c’est une réflexion sur comment redoubler sa propre vie et les choix à prendre en pareille situation. Le jeu des acteurs, chacun incroyablement bien dirigé, le comique des situations tout comme la teneur dramatique des scènes et des dialogues, participent à l’originalité de cette réalisatrice et révèlent la force d’un style en pleine maturité. Camille n'est-elle pas aussi la réalisatrice secrète qui cherche déjà à préserver les images (les photographies reviennent souvent dans le film) et les voix ( la cassette confiée à son professeur de physique sur laquelle elle a enregistré la voix de sa mère) pour ne jamais perdre tout à fait ceux qu'elle aime ?


79290783_o_640Une tendresse parcourt toute cette fiction : la promenade chaste et romantique avec son futur mari, au début de leur rencontre, l’émoi du premier baiser, la scène finale entre Camille et Eric, l’attente amoureuse, les partages drôles et exubérants des adolescents en pleine découverte sexuelle. Un regard sans prétention qui pourtant scande cette comédie par des passages plus intimes, plus feutrés, plus dramatiques aussi. On sent la scénariste accomplie (La Sentinelle d'Arnaud Desplechin, Le Cœur fantôme de Philppe Garrel) qui sait donner un ton juste aux dialogues et un rythme à sa narration en jonglant avec tous les registres de la comédie sentimentale. Ainsi Noémie Lvovsky sait rester à la frontière sans jamais tomber dans le mélodrame. Entrer dans ce film, c’est entrer dans cette illusion qui serait de pouvoir changer notre avenir accompli en transformant notre passé, en se débarrassant de nos cruautés, de nos lâchetés, de nos souffrances vécues et causées. Comment ne pas penser au film Peggie Sue s'est mariée de Francis Ford Coppola (1986), dont le thème est très proche et au sourire complice qui a dû éclairer le visage de  Noémie Lvovsky en réalisant ce long-métrage ?  Et vous, que feriez-vous donc si cela vous arrivez ? Pour le savoir, allez donc voir Camille redouble pour vous en inspirer et n'oubliez pas de lire sa dédicace, qui en dit long!


© Muriel NAVARRO Centre International d'Antibes