Retour sur le premier tour  
 

 


L’armée de sondeurs a eu beau sonder…


Jamais une élection présidentielle n’avait fait l’objet d’une étude aussi abondante de la part des instituts de sondages. La campagne 2012 a été suivie à la loupe, jour après jour, offrant  à l’opinion publique des résultats quasi quotidiens, en augmentation d’un tiers par rapport à la précédente campagne de 2007.


Force est de constater que ces enquêtes d’opinion n’ont pas été à la hauteur du gigantesque déploiement de moyens comme le prouvent trois résultats non prévus :


a)     Un des pronostics, qui s’est avéré faux, prévoyait une abstention record de plus de 30%. Les instituts de sondages nous annonçaient que de nombreux Français, moins concernés que lors de l’élection de 2007, allaient bouder le scrutin du premier tour. Or, sur les 44,3 millions de Français appelés aux urnes, seuls 19,3% ne se sont pas déplacés (contre 16,2% au premier tour de 2007).


b)     Jean-Luc Mélenchon, le leader qui a redonné vie au parti communiste français au sein d’un nouveau Front de gauche était censé être la révélation de la campagne, comme le donnait à penser les instituts de sondages et ses meetings en plein air à Paris, Toulouse ou Marseille où se sont pressés entre 50 000 et 100 000 personnes.
Mais, alors qu’il s’était fixé comme objectif de battre Marine Le Pen, et que de nombreux sondages confirmaient qu’il pouvait légitimement prétendre à devenir le Troisième homme de l’élection,  au soir du 22 avril, c’est la douche froide pour ses partisans : les 11,10% obtenus par Mélenchon sont une déception.


c)      Le Front de gauche tout en se situant bien au-delà des 3% avec lesquels il débuta la campagne, est donc largement en deçà de ce que de nombreux instituts de sondage lui avaient laissé espérer et, surtout, très loin derrière le Front National que les instituts de sondages n’avaient pas vu à un tel niveau (17,90%).



Une élection plébiscitée


En 2007, Jacques Chirac ne se représentait pas. Ce fut une élection sans président sortant.  Deux jeunes quinquagénaires étaient aux prises : Nicolas Sarkozy et Ségolène Royale. Tous deux portaient un nouvel élan pour la France. La campagne de 2007 avait ainsi déclenché un réel engouement qui ne s’est pas reproduit en 2012.


En 2007, l’espoir était de mise. En 2012, la défiance règne. D'un côté, un président sortant,  plombé par un bilan, un style de gouvernance et une crise mondiale multiforme. De l'autre, un candidat socialiste jugé trop terne, remplaçant surprise d’un Dominique Strauss Kahn, jugé plus brillant, mais liquidé politiquement avant le début de la campagne. Tous deux doivent mener campagne, empêtrés dans un contexte économique français, européen et international qui n’est plus simplement morose mais fort inquiétant.


Cependant, les Français ont déjoué les pronostics en allant voter massivement. Ce qui prouve que la présidentielle est bien l’élection phare, celle qui est au cœur du système politique français. Tous les cinq ans, elle devient ainsi un rituel démocratique d’appartenance.
Le président de la République incarne l’Etat. Voter pour nommer celui qui sera à sa tête est d’autant plus important que le chef de l’Etat joue un rôle clé avec entre autres prérogatives celle de choisir, nommer et, le cas échéant, remplacer le premier ministre et les ministres qui  forment un gouvernement qui aura été constitué1 pour appliquer le programme sur lequel il aura été élu. Le président de la République dirige également la politique étrangère du pays pour faire entendre la voix de la France et défendre ses intérêts.
De Gaulle avait créé en 1958 une constitution où le président occupe une place centrale dans la vie politique. Place qui renforce la vision qu’ont les Français de l’Etat. La conception de l’Etat diffère grandement en France par rapport à d’autres pays, surtout ceux qui ont, de par leur histoire et leur culture, opté pour une structure fédérale. En France, l’Etat centralisé, installé à Paris, n’est pas remis en question mais approuvé. Il est le garant des valeurs de la République. Il joue un rôle d’arbitre qui veille aux intérêts de l’ensemble de la collectivité sans positions partisanes.  L’Etat représente l’ensemble des Français. C’est vers l’Etat que l’on se tourne pour être entendu, défendu.


On vient donc d’avoir confirmation que, même si la campagne n’a pas captivé les Français, l’élection présidentielle est trop ancrée culturellement en chacun de nous pour ne pas participer à ce rituel collectif qui revient tous les cinq ans.



Un Le Pen peut en cacher une autre et vice versa


Mais le succès à retenir est celui de l’extrême-droite. Elle signe là son grand retour. Elle a occupé une place centrale et pesé sur la campagne du premier et du deuxième tour. Le Pen père haranguait  ses supporters en accusant à la fois les partis traditionnels et l'immigration de tous les maux qui affectent la France. Le Pen fille a repris l’argumentaire et complété le discours du Front National en y ajoutant une thématique sociale. Pour elle, il faut chercher aussi dans la politique économique ultralibérale voulue et prônée par l’Europe, avec l’euro et l’absence de frontières, les causes de la situation dont sont victimes les Français.


La théorie de l’invasion distille la peur vis-à-vis de l’étranger : des personnes comme des produits venus d’ailleurs. Elle prolonge un thème qui a été central dans la campagne et qui a traversé l'échiquier politique : le produire français. Les Français se sont réveillés un beau matin en découvrant que des pans entiers de leur industrie avaient disparu, ils avaient franchi la frontière et opté pour d'autres cieux, notamment  asiatiques. Le réveil récent s'est accompagné d'une volonté qui a été martelée de l'extrême-gauche à l'extrême-droite,  celle de mettre un terme à la désindustrialisation de la France et de promouvoir la réindustrialisation du pays.


Ce discours économique a fait une belle unanimité autour de lui mais a eu un effet pervers, celui de consolider, en les légitimant, les thèses du Front National qui vise depuis longtemps à remettre des frontières, dresser des murs, retrouver le franc, se calfeutrer dans l’Hexagone et se draper dans l'identité nationale.


En arrivant au seuil des 18%, Le Pen fille fait donc mieux que le Le Pen père. Le vieux leader était sans cesse attiré par l'abîme, par des prises de position provocatrices, scandaleuses et antidémocratiques. Marine Le Pen, elle, se veut plus présentable, plus avenante. Elle a entrepris un travail de repositionnement du parti extrémiste - on parle même d’en changer le nom - qui porte ses premiers fruits.

Après ce travail de dédiabolisation, quelle sera la suite de l’opération de chirurgie esthétique? Tout dépendra du résultat final, de la victoire ou de la défaite de Nicolas sarkozy. L'objectif dévoilé est de miser sur l’effondrement du sarkozysme pour, ensuite, entreprendre de cannibaliser la droite traditionnelle. A terme, l'extrême-droite, sous le nom de Front National ou d'une autre appellation moins guerrière, cherchera à recomposer le paysage politique et à devenir le porte-drapeau de la droite française.


Tout semble prêt, tout semble mûr, tout semble à portée de sa main puisque nombre de thèses qui, hier encore, paraissaient outrancières, sont aujourd'hui reprises, défendues, légitimées et validées par le discours d'une droite traditionnelle qui, ainsi, oeuvre à sa propre perte.


 


 


 


 


1. A moins que les élections législatives qui, depuis l'abandon du septennat en 2002 au profit du quinquennat, ont lieu dans la foulée de l'élection présidentielle, refusent de donner au président une majorité de députés à l'Assemblée nationale. Le nouveau président devrait alors choisir un premier ministre dans l'opposition. Commencerait ainsi une période de cohabitation entre un président et un gouvernement qui ne lui serait pas favorable.


 


 


© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes