Les Neiges du Kilimandjaro  
 


Michel (Jean-Pierre Daroussin) et Marie-Claire (Ariane Ascarine) forment un couple très uni, ce sont deux quinquagénaires, bien dans leur peau et dans leurs convictions. Michel et Marie Claire se sentent appartenir aux classes populaires, à la France d’en bas selon la célèbre formule du premier ministre Jean-Pierre Raffarin. La fraternité, la solidarité, l’égalité sont des valeurs qu’ils ont toujours défendues et auxquelles ils croient. C’est pourtant en les appliquant  que Michel, délégué syndical, perd son travail. Le film ouvre, au moment où  l’ensemble des ouvriers d’une entreprise du port de Marseille assistent à un tirage au sort bien particulier. Il est effectué par Michel  qui n’a rien trouvé de mieux pour désigner, de manière la plus équitable possible, ceux qui seront licenciés et feront ainsi partie du plan social appliqué par leur société. Parmi les noms des victimes de cette restructuration économique, Michel tirera le sien.
Bien que le sort lui ait été néfaste, Michel ne regrettera rien et sera fier d’avoir agi de la sorte, d’avoir perdu son travail par solidarité et par souci de justice.


les_neiges_du_kilimandjaro_480Quelques jours plus tard, ce même esprit de fraternité, d’action collective, de convivialité prend place dans la bonne humeur autour d’un barbecue, dûment accompagné de son rosé frais. On célèbre la fête d’anniversaire de mariage de Michel et Marie Claire qui se voient offrir deux billets d’avion pour la Tanzanie et son mythique Kilimandjaro ainsi qu’une belle somme d’argent, fruit d’une collecte réalisée par leurs amis. Pour eux qui n’ont jamais fait de grand voyage, ce cadeau les comble, les touche et arrive à point nommé pour récompenser toute une vie de labeur. Car tous deux vivent dans la simplicité. Bien qu’ils soient propriétaires d’une jolie maisonnette de l’Estaque, on imagine sans peine que leur situation n’a pas toujours dû être facile, qu’ils ont dû faire des sacrifices lorsque leurs deux enfants, aujourd’hui des adultes mariés étaient à leur charge. 

Mais ce petit moment de bonheur va bientôt laisser place à l’horreur et à l’incompréhension lorsque, un soir chez eux, ils seront victimes de deux braqueurs qui les agresseront pour leur voler le pécule reçu quelques jours plus tôt.


Ceci constitue le point de départ Des neiges du Kilimandjaro. Guédiguian y démontre tout son talent de conteur pour réussir un film remarquable d’humanité qui lui permet de livrer un diagnostic sur les maux de notre époque. Il s'intéresse à la manière dont nous sommes passés dans un monde nouveau. L’ancien qui était rassurant, structuré autour de la valeur travail, de la solidarité, Guédiguian le voit disparaître1.  Il entend, en particulier, montrer comment la crise économique qui redouble aujourd’hui de férocité a impacté sur les comportements des gens.
Depuis la fin des années 50 la transformation de la société s'est faite en encensant l'individualisme au détriment des valeurs collectives qui n'ont cessé de reculer. Un demi-siècle plus tard, la crise nous a éloignés du progrès social, but entrevu avec les Trente glorieuses. Les inégalités se sont creusées et semblent installées durablement. Les stratégies et les comportements strictement individuels se sont imposés profitant du lien social rompu. Guédiguian nous livre sa lecture d’une société aujourd’hui en danger car, sur ce terreau favorable, des schémas de réflexion sommaires risquent de proliférer. Les neiges du Kilimandjaro alerte sur l’un d’eux qui scinde la société en deux catégories, les nantis et les exclus. Cette opposition autorise des actes odieux, légitimés au nom d’une loi de la jungle qui ne permet plus d’avoir des rapports sociaux normaux. Des gens simples, qui pourtant n’ont pas grand-chose, comme Michel et Marie-Claire, peuvent ainsi être considérés, par ceux qui n’ont rien, comme des privilégiés qu'il est "légitime" de dépouiller.


Mais Robert Guédiguian ne s'en tient pas à cette constatation pessimiste, le film qu'il a construit à partir de ce fait divers est plein d'espoir, c'est un conte moderne, une belle et touchante histoire qui réchauffe les cœurs.


1. La nostalgie d'une époque révolue est bercée par la chanson de Pascal Danel. Elle date de 1966 et est considérée comme l'une des chansons emblématiques des années 60. C'est elle qui donne le titre au film.



© Alexandre Garcia
– Centre International d’Antibes