Littérature

Le sel

Le Sel est son deuxième roman, le premier était Une éducation libertine, paru en 2008 aux Editions Gallimard. Il fut très remarqué par la presse et les lecteurs et récompensé par le prix Laurent Bonelli. Jean Baptiste Del Amo, il est né à Toulouse et est actuellement pensionnaire de la villa Médicis à Rome. L'histoire de ce roman se situe à Sète, baignée par des paysages naturels, où la mer et le port ont une place importante, puisque le père de famille Armand, décédé, était pêcheur. Sa femme Louise et ses enfants Fanny, Jonas et Albin, marqués par la personnalité rude du père, révèleront chacun leurs confessions intimes avec une troublante sincérité.

Le roman est construit en trois partie : Nona, Decima et Morta et se termine sur un épilogue étonnant intitulé Les îles singulières. Il s'ouvre sur le temps intérieur de Louise, attendant ses enfants pour un dîner. Ce rythme annonce le ton et le style de cet auteur, qui nous fait découvrir ses personnages par la mémoire ; des espaces de souvenirs, d'impressions, de réflexions, où lentement les conflits et les blessures secrètes apparaissent tout comme les plaisirs et les bonheurs.

sel_592_01Le coeur des blessures vient de la brutalité d'Armand, pétri dans une aridité affective. Louise, la compagne résignée, semble parcourir sa vie dans une apparente domestication aux événements. [Sa vie, lorsqu'elle y songeait, offrait un paysage sans aspérités, sans aucun de ces moments dont on aime se souvenir comme d'un fait exceptionnel, sans point culminant d'où elle aurait contemplé sous un angle nouveau] (p 17) Fanny, abîmée par la mort de sa fille Léa, ne semble pouvoir retrouver le chemin vers son mari Mathieu ni son fils Martin. [Léa  avait harponné en elle toute aptitude à vivre pour les autres, à vivre pour elle.] (p 34) Jonas, homosexuel qui a souffert du rejet et de la dureté de son père, celui qui est traité de "pédale" (p 31) vit une enfance bouleversée par [des éclats de colère et d'humiliations", même si sa soeur Fanny tente de le convaincre de la douceur d'Armand, qui était [autrefois un homme aimant, un père attentionné]. (p 31) Albin, lui, en a voulu à Jonas d'avoir dit à la famille son homosexualité et d'avoir ainsi laissé un fardeau à leur père. [Longtemps il avait tenu son frère pour responsable de la maladie d'Armand du moins de son aggravation.] (p 48) Puis, des passages de bord de mer à Sète, des sorties au port, à la plage, scandent ce texte de touches poétiques, comme une respiration qui délivre de la pesanteur des états d'âme. Pour Jonas, la plage, c'est la découverte du désir, de l'interdit ; [un monde de plaisirs qu'il se rappellerait éblouissant, silencieux, peuplé de corps brutaux, de peaux couvertes de sel] (p 166). Le titre Le Sel, semble être éclairé par ces moments où il vit sa sexualité avec des inconnus, cachés au creux des dunes, ceux qui deviennent : [le souvenir d'une seule chair, assemblage de dizaines d'autres, l'arrière-goût d'une longue et douloureuse jouissance à la saveur de sel.] (p 170Le Sel, c'est aussi comme le dit Del Amo dans un entetien pour le journal la Dépêche : ".. une représentation du sel dans le goût de la mer, on parle aussi du sel dans la plaie, des larmes, et j'aime bien que les personnages soient réunis pour avoir éprouvé ce goût du sel qui les ramène à un souvenir âpre, douloureux et brut. C'est un roman sur le temps qui passe et sur la mémoire, avant même de parler de la famille".
Quant à Armand, même mort, il continue de hanter leurs vies. Il semble les avoir pris dans un des ces filets duquel chacun essaie de s'extirper. Les phrases le concernant dans l'épilogue résument à elles seules tout l'enjeu de cette histoire : [Quand tout sera terminé vous douterez de moi, du souvenir qu'il vous restera de moi. Les choses sont ainsi, les vivants défigurent la mémoire des morts, jamais ils ne sont plus loin de leur vérité.] (p 298) La tension dramatique est parfois étouffante, quand nous éprouvons, comme eux, cette incommunicabilité des sentiments. Ainsi, les paysages intérieurs de chacun nous submergent par vagues successives, laissant à marée basse des épaves : les traces de leurs vies.

Ce roman est un remarquable chemin qui traverse la mémoire, éclairé par une sensibilité poétique, proche de celle de Virginia Woolf, et qui fait de ses personnages des îles singulières, " des îles dans le courant " dont parlait dans son Journal, V. Woolf et que Del Amo cite en ouverture de son livre. Un roman saisissant, qui demande parfois qu'on reprenne son souffle. Une écriture bouleversante à découvrir!

 

© Muriel Navarro – Centre International d’Antibes

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