
Comme l’automne sonne les premiers coups de la nostalgie de l’été, la perte de grands artistes français sonne le glas de la nostalgie du grand cinématographe! Bruno Crémer , Claude Chabrol, Alain Corneau ont dit « Coupez !» une dernière fois.
Dans cet édito, nous voulions leur rendre hommage pour les garder un peu plus près de nous, pour cet espoir dont parlait Cocteau avant de mourir : « JE NE VOUS QUITTE PAS ».
Chacun a exprimé son art en s’attachant à défendre des idées et à révéler la société française sous toutes ses formes, en s’inspirant souvent des plus sombres. Finalement, qu’avaient-ils en commun qui amène leur public jeune ou âgé à ce triste constat : ils manqueront au paysage français ?
Ne serait-ce pas le polar ? Ce genre si particulier, si sombre, qui trouve à chaque époque, depuis son apparition, son public de passionnés et qui toujours se renouvelle en saisissant justement le malaise de la société, évident ou caché.
Ne serait-ce pas l’audace ? Celle qui bouscule nos vies dans la salle obscure quand nous découvrons que de mettre en scène les tensions d’un monde, d’en extraire le chaos, nous anime alors d’une réflexion, d’un espoir.
Ne serait-ce donc pas cette part d’imprévisible ? Cet étonnement que nous avons eu à suivre leur carrière sans pouvoir les classer dans un seul genre. Sans doute, est-ce tout simplement parce que ce sont des artistes à part entière, dont nul ne connaît la portée ; même celle visible sur l’écran ne saurait les définir totalement puisqu’ils appartiennent à l’histoire du Cinéma et que chaque époque, chaque génération leur accordera un autre regard, une autre place. Ils laissent une trace que les générations futures prendront avec leurs tempéraments parce qu’ils ont, à leur manière, traversé avec leurs consciences aiguës et leurs forces créatives nos vies de spectateurs et qu’ils les traverseront encore.
Du côté de l’obscur : Le polar et son inquiétante retenue
Alain Corneau commence à travailler auprès de Costa Gavras sur son film L’aveu, il n’avait alors que 27 ans. Il gardera de cette expérience un attrait marqué pour le polar, celui inspiré des années 60 où les tensions psychologiques scandent l’action et non les poursuites infernales des voitures, ni les averses de balles aux éclats sanglants, comme il est trop de coutume aujourd’hui. A.Corneau nous révèle son talent avec son premier film policier, Police Python 357 (1976)dont l’interprétation magistrale d’Yves Montand (disparu) donne une force époustouflante. Puis Série noire (1979) dont on ne peut oublier l’interprétation d’une rare intensité de Patrick Dewaere (disparu), et Le choix des armes (1981). Plus récemment, Le deuxième souffle (2006), un remake du film de Jean-Pierre Melville qui renoue avec la force du Grand Polar pour justement le saluer.
Claude Chabrol découvrit sa passion pour le cinéma dès l’âge
tendre -12 ans à peine- en tant que projectionniste, dans un garage, perdu dans un village de la Creuse.
Puis, il entra aux Cahiers du Cinéma en 1953 où F.Truffaut (disparu) et J.Rivette avaient déjà commencé et qui l’aidèrent à y faire ses premiers pas.
Après avoir été scénariste, il a fondé sa propre société de production, où il a produit entre autre Le coup du berger (1956) de J.Rivette. Il réalise son premier film, Le beau serge (1959) avec Jean Claude Brialy (disparu). Il y annonce un de ses thèmes favoris : l’étude des mœurs qui sera clairement présentée dans son film suivant, Les Cousins où il dévoile déjà son regard féroce et son humour acerbe. Comme A. Corneau, il révélait les tabous et les enjeux sombres d’une société française par le biais du polar : Les fantômes du chapelier (1982, adapté d’un roman de Simenon), Masques (1987, satire de la télévision sous forme d’enquête policière) ou encore Le cri du hibou (1988, adapté d’un roman de P.Highsmith) dont les conflits intérieurs et la violence contenue aiguisent jusqu’au vertige la teneur dramatique.
Du côté de l’audace : Le grincement de l’humour noir et la force de son engagement
Avec A.Corneau
Le cousin, (1988) avec Patrick Timsit et Alain Chabat, magistralement dirigés, permet de découvrir des personnages sombres à l’opposé de leur rôles précédents. Le grincement de l' l’humour noir sur un monde saisi dans sa misère, sa bêtise, son manque de noblesse voire son absence, éveille notre conscience
sans nous amener à juger ni mépriser ses personnages. En cela, il se rapproche de l’engagement de C.Chabrol qui aiguise un regard féroce sans enfermer la pensée dans un cliché. Dans Le choix des armes, nul n’est bon, nul n’est méchant, juste l’enchaînement de situations exceptionnelles qui pousse la tension dramatique vers l’issue fatale. Le voyou (G.Depardieu) condamné par la société, se débat, a la tentation d’en sortir grâce sa rencontre avec un couple joué par C.Deneuve et Y.Montand. Pourtant, le rouage social est plus fort et le manque d’amour, de confiance, abat sa dernière chance comme il abat le personnage de C. Deneuve tuée par une balle perdue. Un regard sombre et lucide sur la société, une fin tragique, le constat triste d’un monde enfermé dans ses castes sociales, ses errances. Son dernier film Crime d’amour (voir notre coup de cœur cinéma) traite du harcèlement dans le milieu du travail au travers d'une lutte sans merci entre deux femmes.
Avec C.Chabrol
Après Le beau serge et Les cousins, il ose avec Les bonnes femmes (1960) traiter du thème de la bêtise qui le fascinera et deviendra l’une des clés de voûte d'œuvres géniales telles que : Que la bête meure (adapté du roman de N.Blake, 1969), Le Boucher (1970). Il en parlait d’ailleurs en soulignant que « la bêtise est infiniment plus fascinante que l’intelligence. L’intelligence, elle, a ses limites tandis que la bêtise n’en a pas. Voir un être profondément bête, c’est très enrichissant et l’on n'a pas à la mépriser pour autant. » Sa critique de la société bourgeoise dans Que la bête meure ne limite pas ses personnages à des caricatures, il laisse ressortir chez chacun d’eux leurs faiblesses, leur repentir et leurs mauvaises intentions. Dans L’ivresse du pouvoir, il analyse magistralement la perversion de la stratégie souterraine du pouvoir, tenue par le personnage d' I. Huppert. Nul n’échappe à l’œil lucide et cinglant de ce cinéaste insolent : celui qui ne va pas nous caresser dans le sens du poil.
Du côté de l’imprévisible : La révélation de jeux d’acteurs
Avec A. Corneau 
Dans Le choix des armes, G.Depardieu va trouver auprès de ses aînés, Deneuve et Montand, une place à la mesure de son jeu ; un jeu fin révélant ses nuances entre fureur et tendresse, un autre abandon enfin, que le public découvre au grand jour. Puis, c’est l’étonnement général quand il décide de réaliser Fort Saganne, avec G.Depardieu et S. Marceau, une fresque sur fond de colonialisme français, où il amène G.Depardieu à aller vers des rôles de grande envergure qui le prépareront à ce chef d’œuvre Tous les matins du Monde (1992), où il affirme parallèlement le talent de Guillaume Depardieu (disparu). Il permet enfin à Sophie Marceau d’ouvrir son jeu vers un rôle plus mature qu’elle assume parfaitement. C’est encore avec Le deuxième souffle qu’il met en scène Daniel Auteuil, Monica Bellucci, Michel Blanc et Jacques Dutronc, un casting digne des plus Grands! Il étonne à nouveau quand il adapte les romans tels que Stupeur et Tremblement d’Amélie Nothomb ou Nocturne Indien de Tabucchi. Le polar, la fresque, l’intimiste...imprévisible cinéaste. Puis Crime d’Amour, son dernier, dont il ne verra pas le succès et qui offre à Kristin Scott Thomas et Ludivine Sagnier un espace de liberté dans leur jeu d’une troublante et perverse intensité.
Avec C. Chabrol
Violette Nozière, révèle une actrice, déjà très appréciée Isabelle Huppert, (à qui
l’on a consacré une rétrospective au *MOMA) et qui poursuit une éblouissante carrière. Elle deviendra après Stéphane Audran, (sa deuxième femme dans la vie et l’une de ses interprètes au cinéma) son actrice phare. Il a su déceler la fidèle interprète et surtout l'actrice capable de passer d’un univers à un autre avec une déconcertante authenticité. Une artiste engagée, elle aussi, pour un cinéma d’auteur et qui fait des choix au risque de déplaire (clin d’œil à la palme d’or 2010, Le ruban blanc, décernée à M.Haneke) et c’est ce qui nous plaît ! Dans La Cérémonie, elle nous emporte avec Sandrine Bonnaire, dans le monde de la démence. Puis dans l’Enfer (avec Emmanuelle Béart et François Cluzet) la jalousie alimente le passage terrifiant vers la folie destructrice révélant un jeu torturé. Madame Bovary, adapté du célèbre roman de Gustave Flaubert, où excelle I.Huppert, reste un film surprenant pour cet auteur grinçant et insolent à souhait. Il compose, avec sa modernité, ce chef d’œuvre littéraire, avec cette Emma qui refuse la médiocrité et la monotonie d’un foyer bourgeois. Son étouffement est aussi le nôtre face au conformisme social, à l’enfermement d’un quotidien où certains ne peuvent que survivre.
Spécial Bruno Crémer : obscure audace de l’imprévisible
En interprétant le célèbre commissaire Maigret, il renouait avec un genre plus classique qui avait une réelle qualité psychologique et dont les intrigues étaient au cœur du suspens. Son jeu d’acteur en révèle la finesse, la nuance posée par discrétion, par l’écoute et le regard lucide, sans jugement.
Qui est Maigret ? Un homme marié sans enfant, fumant la pipe, ne conduisant pas parce qu’il ne sait pas, qui a arrêté des études de médecine pour entrer dans la police, sans chercher à toucher le sommet d’une carrière sociale puisqu’il renonce à un poste de direction de la PJ à quelques années de sa retraite. Inclassable donc lui aussi, imprévisible et audacieux, clairvoyant sur la misère du monde et son chaos sans perdre une tendresse sur l’humain. Audace oui, parce qu'il veut offrir au petit écran, (sur les chaînes Antenne 2, puis la Cinq) une série de qualité. Et il le précisait lui-même quand il disait dans un entretien à Télé 7 jours (1991) : « ce qui m’a décidé, ce sont les scénarios que j’ai lus.. plus proches des Gabins et des Harry Baur..plus proches « d’ un univers romanesque des années 50, avec un personnage aux multiples facettes..tendre et cynique à la fois », plus proche du personnage de Simenon, « et que la télévision a souvent gommé. » Un acteur qui a trouvé dans ce rôle la possibilité d’en faire un guide de l’âme humaine: « Ce qui m’a surtout intéressé dans ce rôle c’est son côté psy : Maigret ne soigne pas les âmes mais les révèle à elles –mêmes, les met à nu. Ses face-à-face avec ses suspects tiennent du combat de cerveaux ». Là encore, quelle joie d’entendre un regard autre sur le monde de la police, de l’ouvrir vers un autre aspect de sa mission, qui n’est pas seulement la répression mais avant tout la prévention, l’écoute et le maintien de la paix. Et comment
sans l’intelligence ? L’intelligence c’est ce qui caractérise le jeu de cet acteur. Ce "combat de cerveau" n’est pas sans nous rappeler le duel magnifique entre Lino Ventura (disparu) et Michel Serrault (disparu) dans Garde à vue (1981) de Claude Miller, ni l’apparition troublante et déstabilisante de Romy Schneider (disparue). Il est pour le grand public celui qui accepte l’improbable duo, avec Vanessa Paradis, dans Noces Blanches. Qui aurait pu imaginer un tel duo ?
C’est aussi le comédien de théâtre qui dans Love letters d'A.R Gurney, (tournée internationale) auprès d’Anouk Aimé conjugue avec élégance le verbe aimer.
Il aura réalisé plus d’une soixantaine de fims avec les plus grands (L.Visconti, P.Chéreau, C.Sautet, Costa-Gavras, F.Ozon ..) et ébloui la scène théâtrale par des mises en scène de pièces d’exception : Un mari idéal d’Oscar Wilde, Périclès de W.Shakespeare, Becket de Jean Anouilh ...
Un auteur, quand il publie en 2001 son autobiographie, Un certain jeune homme, ed De Fallois, évoquant cet âge obscur avec ses émotions troublantes et déjà le pressentiment d'une vocation.
Prenons un instant de silence, pour la beauté du souvenir, en pensant au temps où on avait le temps : le Temps des Ciné-clubs, des Cinémathèques où parfois l'ombre du bras d'un projectionniste traversait l'écran. Pourtant, nous restions indulgents, captivés par la magie du Cinématographe. Alors, pour ces disparus, sans qui l’histoire du Cinéma ne serait pas ce qu’elle est, ni ne sera, prenons le temps d'aller au Cinéma.
* Moma : Museum Of Modern Art ( NY, Etats-Unis)
© Muriel Navarro – Centre International d’Antibes

