Cinéma

Les Chevaliers blancs

Inspiré par l’affaire de l’Arche de Zoé de 2007, Joachim Lafosse ose avec ce film un pari audacieux. Ce fait divers retentissant avait soulevé malaise et indignation tant au niveau national qu’international. Nous découvrons la vie intime des membres de cette ONG Move for Kids, dirigée par Jacques Arnault, interprété par Vincent Lindon. Dans cet état de guerre civile au Tchad, nous suivons le parcours de ces bénévoles et d’une journaliste face à l’urgence locale où ils tentent une opération coup de poing pour évacuer des enfants. Chacun tente de concilier idéal avec réalité. La tension s’installe tout comme l’ambiguïté. Doute, attente, désillusion, révélation...

Sortie du film 20 janvier 2016 de Joachim Lafosse
Avril 2016

ob_12ee7a_les-chevaliers-blancs-affiche_1022Joachim Lafosse tente à chacun des ses films de décrypter avec pudeur et justesse les méandres d’un malaise qu’il soit personnel comme dans Avant les mots (2010) grâce à son personnage Cédric qui découvre les relations aux autres enfants dans une crèche de Gennevilliers, ou encore qu’il soit familial comme dans Nue propriété (2007) avec Isabelle Huppert jouant une mère face à ses deux fils.

Dans ce dernier long-métrage, il lui importe de souligner les réflexions que suscitent un tel engagement humanitaire et comment la tension et l’ambiguïté vont s’emparer de ces personnages et décider de leurs choix. Une traversée intime des bouleversements intérieurs est au cœur de cette histoire délicate et c’est toute la force de ce film. Pour éclairer la situation, nous rappelons brièvement les faits de l’affaire de l’Arche de Zoé : Les membres de l’association sont arrêtés en octobre 2007 par l’armée tchadienne pour enlèvement d’enfants, puis ils sont ramenés vers la France pour être jugés. Eric Breteau et sa compagne Emilie Lafosse qui dirigeaient cette association ont été condamnés en 2013 à deux ans de prison ferme et à verser une amende pour exercice illicite de l'activité d'intermédiaire en adoption de mineurs ou de placement en vue d'une adoption éventuelle de la part 2048x1536-fit_louise-bourgoin-chevaliers-blancs_1600des familles d'accueil dans la mesure où ils n’avaient pas suivi le processus administratif en vigueur conformément à la loi.

Le couple est remarquablement interprété par Vincent Lindon et Louise Bourgoin (Laure dans le film), juste et sans fard, révélant au gré des difficultés à surmonter leur contradiction et leur aveuglement. Le personnage de Jacques est le plus intrigant car il porte tout le mensonge de cette expédition humanitaire, conscient d’être hors-la-loi avec son action et pourtant prêt à tout pour arriver à ses fins, refusant de voir que tout s’écroule autour d’eux. La scène du début du film où, à peine débarqués, des tirs fusent autour de leur convoi, marque la tension qui n’aura de cesse d’étreindre le groupe et toute l’atmosphère jusqu’à briser les liens de confiance qui les unissaient. Le responsable du pôle infirmier refuse dès les premières visites dans les villages de mettre en danger son équipe. Par ailleurs, il doute rapidement de la conformité des documents de Jacques. Les relations ambiguës entre Jacques et les chefs de villages qui lui confient ces « orphelins » moyennant de l’argent évoquent l’aspect malsain de sa démarche. Son intermédiaire sur place, Xavier maxresdefault_1920_02le pilote, joué par Reda Kated, alimente les querelles avec Jacques dont les enjeux sont souvent l’inconstance de Xavier en lutte avec l’arrogance de l’argent de Jacques.

Les doutes s'installent sur l'indentité des enfants et sur la sincérité les chefs de villages locaux. L’incroyable prouesse de Vincent Lindon est de nous faire croire à sa bonne foi puisqu’il clame que son seul choix est malheureusement de contourner la loi pour sauver ces enfants. Il reprend d’ailleurs les propos de Laura lors d’une interview avec la journaliste Françoise (jouée par Valérie Donzelli), insistant sur le fait qu’ils n’ont pas d’autre alternative. On assiste à des scènes de disputes violentes au sein des intervenants, mais aussi entre eux et les intermédiaires qu’ils ont soudoyés pour obtenir leur aide, pour finalement aboutir à deux positions opposées dans le camp. Poursuivre, renoncer ? C'est tout le coeur du dilemme de ces protagonsites. L’étau se resserre et les dissensions éclatent. Les rares plans qui nous sortent de ce camp sont les sorties en jeeps au milieu des étendues de sable, ou encore les virées en avion pour rejoindre des villages où des enfants les attendent. Enfin, seules les conversations téléphoniques avecles_chevaliers_blancs__1600 leurs proches, ou certains parents rythment les tumultes et les réflexions de chacun. Malgré ces épreuves, Jacques rassemble ses plus fidèles et adopte son mensonge comme un besoin inévitable de faire le bien. C’est tout l’enjeu réussi de ce film qui montre comment son obstination les entraîne vers une issue fatale. Des convictions ébranlées, des choix forcés, des désillusions tombent peu à peu.

 

Ainsi, au milieu des tentes où ces femmes et ces hommes soignent ces enfants, les nourrissent, les cajolent au risque  de déstabiliser leur vie, leur couple, leur intégrité, ce récit nous transporte dans un huit-clos dense, suffocant et touchant à la fois. Les moments de jeux, de rires avec les petits sont nos seules gorgées de répit dans cette aridité naturelle et humaine. Le personnage de Françoise, servi par le jeu intrigant de Valérie Donzelli, montre bien le basculement intérieur qui s’opère chez elle, prise entre son désir de réaliser son film en toute liberté et celui d’adopter le jeune Ismael. Un enjeu trouble dont nul ne ressort indemne, mais qui traduit avec intelligence la complexité de certains choix et les contradictions humaines prises dans les griffes du pouvoir. Toutefois, une réalité demeure : le désarroi des populations locales, leur souffrance, leur pauvreté et leur isolement.

Une plongée inattendue dans le monde de l’humanitaire, loin des clichés bienveillants habituels où cependant il n’est pas question de juger mais de s’interroger. Un film sans complaisance servi par un jeu d’acteurs impressionnant de justesse et d’authenticité.

©Muriel NAVARRO - Centre International d’Antibes

 

- Bande annonce du film

- Vincent Lindon s’exprime sur le film et sur l’affaire de L’arche de Zoé

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