Littérature

Temps glaciaires

Fred Vargas a obtenu le prix Landerneau du polar 2015 avec Temps glaciaires, aux éditions Flammarion. Quatre ans après L’armée furieuse, Fred Vargas nous livre ici une œuvre dont elle a secret, mêlant intrigue policière, suspense et poésie. Ses héros, ou anti-héros, nous entraînent dans l’univers sombrement poétique de la brigade criminelle du XIIIe arrondissement de Paris.

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C’est avec grand plaisir que nous retrouvons le commissaire Adamsberg et son équipe de flics décalés et étranges dans une enquête qui mène le lecteur au Creux dans la vallée de Chevreuse, sur l’île du Renard en Islande et au cœur de la Révolution française, avec les « Etudes Robespierristes ».

cdc-livre_500Fred Vargas est le nom de plume de Frédérique Audoin-Rouzeau. Née à Paris en 1957, elle fait des études d’histoire, s’intéresse à la préhistoire, puis choisit de se concentrer sur le Moyen Âge. Archéozoologue médiéviste, elle est également l’auteur de romans policiers à succès, dont certains ont été adaptés au cinéma ou à la télévision (notamment Pars vite et reviens tard par Régis Wargnier avec José Garcia dans le rôle du commissaire Adamsberg,  2007).

Temps glaciaires s’inscrit dans la série des romans portés par le commissaire Adamsberg et la brigade criminelle du XIIIe arrondissement. Les aventures de ce super-héros grand rêveur ont commencé avec L’homme aux cercles bleus, aux éditions Viviane Hamy en 1991, et chaque livre révèle des secrets sur ses personnages.

S’il n’est sûrement pas simple de découvrir l’univers de Fred Vargas et son équipe hétéroclite de flics, c’est pour les amateurs un petit bonheur de les retrouver.

Les personnages de ce roman sont royalistes ou révolutionnaires, robespierristes, pêcheurs islandais… ou sanglier. Qu’ils croient en l’Afturganga, un brouillard maléfique islandais, ou qu’ils rejouent la Révolution française en habit d’époque, perruque et texte historique, le regard qu’ils posent sur le monde est en profonde rupture avec le conformisme et les idées reçues.

La fantaisie et l’humour sont les armes implacables de Fred Vargas pour nous dévoiler le cœur et l’âme de ses personnages.

Adamsberg, au visage aussi chiffonné que ses vêtements, capable de se perdre loin de ses hommes dans ses pensées, incapable de faire la conversation avec sa voix basse qui peut tantôt charmer, tantôt endormir, suit aveuglément son instinct :  Adamsberg ne réfléchissait pas, il ne se posait pas seul à une table, crayon en main, il ne se concentrait pas devant une fenêtre, il ne récapitulait pas les faits sur un tableau, avec des flèches et des chiffres, il ne posait pas son menton sur son poing. Il vaquait, marchait sans bruit, il ondulait entre les bureaux, il commentait, arpentait le terrain à pas lents, mais jamais personne ne l’avait vu réfléchir. Il semblait aller tel un poisson à la dérive. Non, un poisson ne dérive pas, un poisson suit son objectif. Adamsberg évoquait plutôt une éponge, poussée par les courants. Mais quels courants ? p.29

Danglard, l’adjoint fidèle, rationnel et savant,  qui mémorise tout p.61 et n’efface surtout pas, est également un grand consommateur de vin blanc.

Le  lieutenant Veyrenc de Bilhc, un Pyrénéen sorti du même morceau de montagne qu’Adamsberg avait enseigné l’histoire dans une première vie . p.109 L’ami d’Adamsberg depuis toujours, aux cheveux bicolores, féru d’histoire, le suit jusqu’en Islande sans hésitation.

La puissante et omnipotente Violette Retancourt, à qui ses parents, par quelque malentendu, avaient donné le nom d’une fleur fragile sans prévoir qu’elle atteindrait la taille d’un mètre quatre-vingt-quatre et la masse musclée de cent dix kilos p.108 a le don de passer inaperçue.

Elle est également  l’être préféré du chat, autrement nommée La Boule, boule qui pouvait atteindre quatre-vingt centimètres en extension.

 

Elle s’apprêtait à le nourrir, c’est-à-dire le porter à l’étage où l’on déposait sa gamelle, car le chat – en parfaite santé – refusait de monter l’escalier lui-même et de se nourrir s’il n’avait pas de la compagnie. Il fallait donc attendre près de lui qu’il ait avalé sa portion, puis le redescendre pour le poser sur son lieu de prédilection, la photocopieuse tiède qui lui servait de couche. p.147

On croise également Voisenet, spécialiste des poissons d'eau douce, Mordent spécialiste des contes de fées, Bourlin, grand mangeur grand fumeur grand buveur, en éruption perpétuelle, vivant à plein régime en rasant les gouffres, dur comme pierre et bouclé comme un jeune agneau, c’était un résistant à respecter, qui serait encore à son poste à cent ans. p.7 ; ou encore Mercadet qui souffrait d’hypersomnie, obligé à une sieste toutes les trois heures, et la brigade faisait corps autour de lui pour dissimuler le fait au divisionnaire. p.110

Adamsberg attrapa son téléphone, écarta une pile de dossiers et posa les pieds sur sa table, s’inclinant dans son fauteuil. Il avait à peine fermé l’œil cette nuit, une de ses sœurs ayant contracté une pneumonie, dieu sait comment.

— La femme du 33 bis ? demanda-t-il. Veines ouvertes dans la baignoire ? Pourquoi tu m’emmerdes avec ça à 9 heures du matin, Bourlin ? D’après les rapports internes, il s’agit d’un suicide avéré. Tu as des doutes ? Adamsberg aimait bien le commissaire Bourlin. p.17

C’est ce coup de fil qui ouvre l’enquête. Une première victime, puis une deuxième avec comme point commun un symbole griffonné près des corps, un « H » barré. Ce n’est que le début d’une série de suicides maquillés et d’une intrigue qui embarque les personnages et les lecteurs sur une petite île islandaise sauvage, cent habitants, un million d’oiseaux p.364, et les mettent face aux figures de la Révolution française, avec la guillotine pour guide : Il y avait du monde ce soir, pour assister à la séance des 11 et 16 germinal. La foule des députés se pressait, vêtue de noir ou de jaquettes aux couleurs miroitantes, chacun cherchant sa place dans la salle fraîche et mal éclairée. p.329

Fred Vargas aime noyer le poisson et le lecteur, faire patauger ses personnages et ses enquêtes. Dans Temps glaciaires l’enquête vargas_453ressemble à une boule d’algues faite de milliers de morceaux enchevêtrés qui proviennent eux-mêmes de dizaines d’algues différentes. p.137

Pour résoudre cette enquête, le commissaire dessine :  Pire que dessiner il aquarellait, ayant certainement emprunté du matériel à Froissy, qui composait quelques paysages à ses heures. p.187 Il dessine parce qu’il en a eu l’idée pendant la nuit et qu’il faut toujours obéir aux idées de la nuit. Il prend des décisions incomprises par son équipe, se met une partie de ses lieutenants à dos et la révolte gronde au sein de sa brigade comme du temps de la Révolution.

Un roman qui se lit avec plaisir, un policier poétique où les personnages bigarrés semblent tombés là comme semés par le vent, errant aux grés de leurs pensées plus que suivant les indices. Fred Vargas a su imposer un genre littéraire personnel à ses œuvres, loin des standards des romans noirs, et pourtant si sombre.

 

© Fanny Tournaire – Centre International d'Antibes

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