Edito du mois

Régionalismes et autonomismes, pourquoi la France n'est pas l'Espagne ou l'Italie.

Avec les vicissitudes que traverse l'Espagne ces dernières semaines, articles ou cartes sur le régionalisme et les autonomismes en Europe ont fleuri. On y voit entre autres l'Italie, le Royaume-Uni, la Belgique mais aussi la France se couvrir de taches colorées qui seraient autant de revendications et de poudrières prêtes à l'explosion. Voilà une situation critique ! Mais qu'en est-il réellement en France ? A quel point ses provinces sont-elles travaillées par la tentation autonomiste ou séparatiste ?

L'homogénéité de la France n'est effectivement qu'apparente, le plus vieil État d'Europe (successeur direct de l'Empire Romain, tout de même...) n'est pas le plus uniforme. Seul peut-être le Royaume-Uni présente une telle diversité ainsi que la Russie, si l'on étend un peu le champ de notre réflexion.

Penchons-nous sur les provinces de France. Ses régions septentrionales et orientales sont germaniques ou fortement influencées par leurs cousins du nord et de l'est. A l'extrême ouest se trouve la Bretagne d'ascendance celtique. Au sud de la Loire, enfin, la latinité reprend ses droits dans toute sa splendeur (Corses, Provençaux, Languedociens...). Cette hétérogénéité se constate encore dans les climats (des plaines humides et marécageuses flamandes aux secs rivages méditerranéens en passant par les forêts des Vosges et d'Alsace), la gastronomie, l'architecture, les traditions et les caractères. Quant aux langues et dialectes, cette carte interactive donne une idée de la richesse qui était celle de la France (https://atlas.limsi.fr/). Parlers germaniques dans les Flandres, en Lorraine et en Alsace ; picard mâtiné de flamand (le fameux « ch'ti »), breton, catalan, provençal, basque... Langues romanes, germaniques, celtes et autres se mêlent. Inutile, on le voit, d'ajouter les langues d'outre-mer pour compliquer les choses.

Pour l'instant, voilà qui confirme les cartes nous promettant autonomismes et éclatements. Espagne et Italie, hétérogènes dans leurs latinités propres, en souffrent déjà ; pourquoi pas la France ?

Tout d'abord parce que la France est un Empire.

Plusieurs facteurs historiques expliquent la faiblesse des autonomismes en France. Contrairement à l'Espagne ou à l'Italie, la France ne s'est pas construite par agglomération de couronnes disparates ou par une unification. Jusqu'au XIXème siècle, on parlait des Espagnes : le roi y était roi d'Espagne, certes, mais aussi de Galice, de Catalogne, de Léon... L'Italie était une mosaïque d’États, les provinces Belges étaient jalouses de leurs autonomies locales. Les peuples ont de la mémoire et ces traditions d'autonomie survivent bien évidement dans les mentalités, l'actualité le démontre amplement. Ça n'est pas le cas en France et trois moments historiques peuvent aider à comprendre le phénomène.

En France, une des Lois Fondamentales du Royaume[1] disposait l'unicité du royaume. Elle survit dans l'article 1 de la constitution actuelle (« la république est Une et Indivisible »). L'adage disait « le Roi est Empereur en son royaume » : pas d'unions personnelles ou de royaumes autonomes (à l'exception notable et temporaire de la Navarre), l’État est unique. L'agrandissement du pays ne s'est jamais fait en conservant des entités séparées : les nouvelles provinces pouvaient garder une très large autonomie, sous la forme de parlements locaux ou de particularismes juridiques nombreux, mais pas de structures étatiques distinctes. Les nouvelles provinces étaient françaises et se référaient à Paris. Un proverbe disait que la France est « un État qui a formé une nation » quand l'Italie, par exemple, est une nation qui a formé un État : le centralisme français traditionnel a fait des Français en s'imposant partout et en devenant évident aux yeux des populations.

Deuxième période cruciale dans la limitation des régionalismes, la Révolution de 1789 où s'affrontèrent Girondins, dits « fédéralistes » et Jacobins centralisateurs. Cette lutte fut remportée à coup de guillotine par les Jacobins centralisateurs qui mirent les idées autonomistes, fédéralistes, de leurs adversaires girondins au rang des crimes passibles de mort. Les Jacobins refondèrent l’État français et les régimes suivants continuèrent leur œuvre centralisatrice. La Troisième République (1875-1940) marqua l'apogée de ce jacobinisme notamment par sa répression des langues régionales et ce malgré une certaine réaction régionaliste parmi laquelle on peut citer l'exemple de Frédéric Mistral[2].

Enfin, troisième période, moins connue, celle des deux guerres mondiales.

Dans les régions occupées, l'Allemagne favorisa les mouvements régionalistes afin d'affaiblir son ennemi traditionnel et de détacher de la France certaines régions. Ce fut particulièrement vrai en Bretagne et dans les Flandres où existaient des mouvements régionalistes politiques avant-guerre.   Les compromissions avec l'occupant eurent pour résultat le discrédit total et la disparition des régionalismes politiques pour des décennies.


Certes, depuis les années 1980, un certain renouveau régional existe mais il est principalement cantonné au domaine traditionnel et culturel ainsi que dans les tentatives de faire survivre les langues régionales à l'agonie. Corollaire du centralisme jacobin français, les langues régionales ont été réprimée au moyen de l'école, principalement, et sont pour la plupart en train de périr. Politiquement, l'autonomisme reste bien faible. A l'exception notable de la Corse, les partis autonomistes restent aussi modestes que leurs résultats électoraux.

En France, le régionalisme est un folklore qui s'exprime dans l'attachement au département, à la province, à certaines traditions ou coutumes mais qui ne franchit que rarement ces bornes. Ce n'est pas demain que la Bretagne ou l'Alsace organiseront un référendum séparatiste : le mortier historique centralisateur qui a cimenté la nation française, bon gré mal gré, a été bien trop efficace dans sa création d'un sentiment d'appartenance commune et plus encore dans la minimisation de l'identité locale. La France reste profondément centralisée, y compris dans les têtes, l’œuvre de siècles de centralisme et d'unité est solide.

Pas de panique donc devant ces cartes et articles prophétisant des éclatements prochains : les réalités espagnole ou italienne ne s'importent pas aussi facilement dans l'autre grand pays latin.

 

[1]    Les Lois Fondamentales du Royaume étaient la constitution non-écrite, coutumière, de la France avant la Révolution de 1789.

[2]   Frédéric Mistral (1830-1914) est un écrivain français d'expression provençale qui travailla à promouvoir la langue et la culture occitanes. Il reçut le prix Nobel en 1904.

 

 © Yann Sélosse – Centre International d'Antibes

 

 

 

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