Littérature

Mon gamin - Pascal Voisine

Chaque année, septembre est le théâtre d’une rentrée littéraire bien orchestrée et terriblement bien fournie ! Difficile de choisir parmi plus de 581 romans programmés cette année pour cet événement, où auteurs étrangers et français se côtoient, et où pointures de la littérature et jeunes auteurs sont côte à côte sur la table de mon libraire. Une fois n’est pas coutume, j’ai choisi un livre pour sa couverture, mais rassurez-vous le récit de ce presqu’enfant et [d’] un adulte pas comme les autres, leurs deux destins où dansent l’amitié et l’humanité (quatrième de couverture) nous happe rapidement. Le 17 août dernier est paru le premier roman de Pascal Voisine, Mon gamin, chez Calmann Levy.

de Pascal Voisine - Editions Calman Levy, paru en août 2017

Pascal Voisine est réalisateur, il a plusieurs fictions à son actif (notamment avec Christophe Alevêque ou James Thierrée), et de nombreux courts métrages. C’est lors d’un tournage, en tant qu’assistant réalisateur, qu’il découvre l’univers de la psychiatrie. Venu pour quelques jours dans un hôpital psychiatrique de Picardie, fasciné par ce monde à part, il y restera finalement huit ans. C’est de là qu’il puisera son inspiration pour Mon gamin.

Le roman se déroule en partie en 2017. Marc Adler quitte Dinard pour se rendre à l’enterrement de sa belle-mère, Emelyne Poivet. [Aucun panneau ne mentionnera son village natal avant son arrivée à destination. Personne n’a jamais pensé à l’indiquer. Pour y aller, il faut vraiment le vouloir. Il est à la limite de défaillir quand, au détour d’un virage, il voit se former le nom de Champs-Choisy. Chaque lettre apparaît comme si on levait un voile sur son passé, comme si on cambriolait son jardin secret.] p.12

Ce chanteur a succès s’est retiré de la scène musicale en pleine gloire, vingt ans auparavant. [Sa carrière n’aura duré que le temps de cinq albums en studio et trois en live, avec un succès exponentiel. De la variété française aux accents pop rock nourrie de ses inspirations de jeunesse.] p.10 [A l’époque pour lui son village était une sorte de paradis terrestre au milieu d’un océan de forêts luxuriantes. Là où les non initiés pointaient du doigt un camp de concentration pour fous, Marc voyait une sorte de principauté où les malades mentaux étaient exonérés d’impôts sur la différence.] p.12

Le retour sur les lieux de son enfance va confronter le protagoniste à ses souvenirs, son adolescence, ses émois, la musique qui l’a façonné, et surtout à l’été 77, l’été de la mort d’Elvis Presley, celui où tout a basculé. A l’époque, Marc Adler n’existait pas. Il n’est alors qu’un adolescent passionné de musique, qui [avant la rentrée réécouterait aussi, avec tous les rituels qu’ils lui avaient inspirés, les albums achetés avec les deniers que son père lui allouait régulièrement. Pour Shine On You Crazy Diamond (Parts I-V)  sur la face A de Wish you were here de Pink Floyd, il s’enfermerait dans ledit grenier en obstruant toutes les sources lumineuses et en s’allongeant à même le sol. Il n’écouterait que ce morceau, mais cinq ou six fois, le volume poussé au maximum…] p. 23

David Bowie, Gainsbourg, Le King et bien d’autres forment la bande originale du roman, clin d’œil à celle qui permettra à Marc de gagner un concours radiophonique qui lui ouvrira bien des portes. [Lorsqu’il acheva le montage de la bande originale de sa vie, Thierry Poivet – qui ne s’appelait pas encore Marc Adler – sut qu’il venait d’accomplir sa première véritable création artistique.] p. 19

Et, bien sûr, la mort d’Elvis Presley jette un voile sombre sur l’été 77 : [La radio de la cuisine qu’Emelyne n’éteignait jamais, même quand elle sortait, déversait des tubes du chanteur à la banane. […] Entre deux chansons, l’animateur de l’émission appela une auditrice pour lui poser cette question : «  Bonjour, en tant que présidente du fan-club d’Elvis Presley du Nord de la France, comment vivez-vous la mort de votre idole ?
Putain ! Elvis est mort !
Après un silence pesant l’interlocutrice poussa un cri déchirant, comme si on venait de lui arracher le cœur et les boyaux.
] p.120

Le récit oscille entre 2017 et 1977, parfois la narration est externe et centrée sur Marc, parfois le narrateur est un patient de l’hôpital, celui qui a baptisé Marc son gamin. [Je m’appelle Francis. J’ai trente-trois ans. Je suis un débile léger. C’est pas une insulte, c’est un terme médical. Mais les gens disent plutôt « neuneu », « dingo », ou encore « gogol ».] p. 31  [Au début je ne savais pas vraiment ce que c’était d’avoir un copain. Entre patients, on se surveille, on s’aime bien parce qu’on est obligés de se supporter mais surtout on attend qu’il y en ait un qui regarde ailleurs pour lui piquer son dessert ou ses cigarettes. […] Et Thierry est arrivé ! Lui, il n’est pas malade. […] J’avais dix-huit ans quand « Bébé Thierry » est né.] p. 37 D’autres personnages ont également parfois la charge de la narration. Le récit est ainsi un puzzle dont les pièces s’assemblent inexorablement vers le drame qui fera basculer plusieurs vies, le 17 août 1977.

L’amitié entre les deux personnages principaux, Francis et Thierry/Marc est centrale, tout comme l’adolescence de ce dernier, les changements, les émotions, les premiers émois amoureux et les désirs qu’elle entraîne : [Durant la séance, Thierry sentit le bras nu de sa belle-mère contre sa peau. Comme s’il venait d’avoir une révélation, il se tourna vers Emelyne éclairée par les reflets lumineux de l’écran et la scruta en détail : sa chevelure rousse frisée et indisciplinée, ses yeux verts – qui ce soir viraient au jaune ou rouge en fonction des explosions du film -, sa peau constellée de petites taches, son nez presque inexistant à sa naissance et finissant en doux tremplin quatre centimètres plus bas, ou encore ses lèvres, fine pour la supérieure et charnue pour l’inférieure. Il ne s’était jamais rendu compte qu’elle était belle.] p. 26  Son attirance pour sa belle-mère sera un des éléments conduisant au drame.

[Un chanteur mort, un meurtre, une jambe cassée, les seins d’Emelyne… ça aurait eu de l’allure dans son journal intime sonore. Synthétiser en trois minutes autant d’événements en y insufflant toutes les émotions qu’ils avaient suscités aurait été un bel entraînement pour le potentiel écrivain qu’il souhaitait devenir.] p. 143

Le récit est prenant, dès la première phrase le mystère est posé :[ [l]a dernière personne qui connaissait un fragment de la vérité vient de mourir.] p. 9 Petit à petit, les personnages sont campés, le lecteur fait connaissance avec les différents protagonistes, souvent par leurs pensées intimes, leurs visions du monde. Enfin, les pièces du puzzle s’assemblent lentement mais sûrement vers un drame annoncé. Une fois ce drame découvert, le récit a moins de suspense, mais la lecture reste agréable, et l’auteur sait nous surprendre, notamment dans ses choix de narration ; de plus, il n’épargne rien à ses personnages.

Ces derniers sont touchants, et il est difficile de s’en délester en refermant le livre. Ils sont tous empreints d’une belle justesse, confrontés à leurs contradictions, leurs rêves et leurs cauchemars. L’amitié au-delà des différences, l’amour d’un père pour son fils, l’apprentissage de la vie et l’adolescence sont autant de thèmes où la tendresse, la légèreté, la musique et la vie, côtoient la cruauté, la culpabilité et la méchanceté. Un beau premier roman.

 

© Fanny Tournaire – Centre International d'Antibes

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