Littérature

Petit pays

Paru en août 2016, Petit Pays de Gaël Faye a, depuis, reçu le prix du roman Fnac, le prix Goncourt des lycéens, le prix du premier roman et tout récemment le prix du roman des étudiants Télérama.
Difficile donc de passer à côté. Mais comment expliquer le succès de ce roman en tête de gondole depuis maintenant 6 mois ?

Gaël Faye, paru en août 2016 chez Grasset

Le petit pays c’est le Burundi, en Afrique de l’est, dans la région des grands lacs.

Le pays nous est conté par Gaby et se dévoile au fur et à mesure des aventures du narrateur, à travers ses yeux et de sa hauteur d’enfant.

Petit pays nous plonge dans l’univers enfantin de Gaby : une enfance heureuse avec sa petite sœur, dans un quartier protégé de Bujumbura, une maison agréable, des domestiques, des copains fidèles et ses premiers émois amoureux :

[Ce matin-là, dans la classe, c’était l’effervescence. L’instituteur a remis à chacun d’entre nous une lettre, envoyée par les élèves d’une classe de CM2 d’Orléans, en France. p.50 Cette lettre m’intimidait. J’ai rougi en lisant le mot « bisou ». […] Laure, cette fille de France, avec ses yeux verts, ses cheveux blonds, quelque part dans le lointain, était prête à m’embrasser, moi Gaby du quartier Kinanira.] p.51

 

Gaby nous livre également ses projets, [plus tard, quand je serai grand, je veux être mécanicien pour ne jamais être en panne dans la vie. […] Mais c’est dans longtemps tout ça, je n’ai que 10 ans et le temps passe lentement, surtout l’après-midi parce que je n’ai jamais école et le dimanche car je m’ennuie chez ma grand-mère.] p.52

Et enfin il nous présente ses copains de l’impasse : [On passait notre temps à se disputer, avec les copains, mais y a pas à dire, on s’aimait comme des frères. Les après-midi, après le déjeuner, on filait tous les cinq vers notre quartier général, l’épave abandonnée d’un Combi Volkswagen au milieu du terrain vague.] p.73

Petit pays est également un roman d’images et de sensations perdues, celles du Burundi que l’auteur a fui jeune adolescent, celles de l’enfance dont il se sent exilé.

On y découvre la lumière particulière du lac, les sons de ses souvenirs, des images et des sensations très visuelles qui nous immergent en Afrique.

A notre tour, nous savourons les mangues ramassées par les enfants de l’impasse.

[Le jus coulait sur le menton, les joues, les bras, les vêtements, les pieds. Les noyaux glissants étaient sucrés, tondus, rasés. L’envers de la peau du fruit raclé, curé, nettoyé. La chair filandreuse nous restait entre les dents.] p.77

[Nous nous sommes installés sur la berge, devant le restaurant Le Cercle, à quelques mètres d’un groupe d’hippopotames en plein ébats amoureux. Le vent soufflait fort, les vagues moutonnaient sur le lac, l’écume au pied des rochers ressemblait à de la mousse de savon] p.78

Un peu plus tard nous entendons [le silence avant l’arrivée des crapauds et des criquets,] p. 81 et nous réveillons avec le narrateur : [C’était un matin comme un autre. Le coq qui chante. Le chien qui se gratte derrière l’oreille. L’arôme du café qui flotte dans la maison. Le perroquet qui imite la voix de Papa. Le bruit du balai qui gratte le sol dans la cour d’à côté. La radio qui hurle dans le voisinage. Le margouillat aux couleurs vives qui prend son bain de soleil. La colonne de fourmis qui emporte les grains de sucre qu’Ana a fait tomber de la table.] p.93

Gaby est métis, d’un père français et d’une mère rwandaise.

[Papa était un petit Français du Jura, arrivé en Afrique par hasard pour effectuer son service civil, il venait d’un patelin dans les montagnes qui ressemblait à s’y méprendre aux paysages du Burundi, mais chez lui, il n’y en avait pas, des femmes avec l’allure de Maman, des roseaux d’eau douce à la silhouette fuselée, des beautés sveltes comme des gratte-ciel à la peau noire ébène et aux grands yeux de vaches Ankole.] p.17-18

 

Dans Petit pays, le narrateur nous livre aussi ses souvenirs douloureux, avec la pudeur et les questionnements d’un enfant.

 [Mais au temps d’avant, avant tout ça, avant ce que je vais raconter et tout le reste, c’était le bonheur, la vie sans se l’expliquer. L’existence était telle qu’elle était, telle qu’elle avait toujours été et que je voulais qu’elle reste. Un doux sommeil, paisible, sans moustique qui vient danser à l’oreille, sans cette pluie de questions qui a fini par tambouriner la tôle de ma tête. Au temps du bonheur, si l’on me demandait « Comment ça va ? » je répondais toujours « Ça va ! ». Du tac au tac. Le bonheur, ça t’évite de réfléchir. C’est par la suite que je me suis mis à considérer la question. À soupeser le pour et le contre. À esquiver, à opiner P Pays .png vaguement du chef. D’ailleurs, tout le pays s’y était mis. Les gens ne répondaient plus que par « Ça va un peu ». Parce que la vie ne pouvait plus aller complètement bien après tout ce qui nous était arrivé.] p.19

La première souffrance remonte à la séparation de ses parents, comme annonciateur du déchirement à venir : [Cette nuit-là, Maman a quitté la maison, Papa a étouffé ses sanglots, et pendant qu’Ana dormait à poings fermés, mon petit doigt déchirait le voile qui me protégeait depuis toujours des piqûres de moustiques.] p.35

Mais le véritable chaos, celui qui balayera définitivement l’enfance, c’est celui de l’Histoire, que nous connaissons à demi-mots, l’assassinat du premier président élu démocratiquement, puis le génocide des Tutsis au Rwanda voisin.

[Je ne sais vraiment pas comment cette histoire a commencé.

Papa nous avait pourtant tout expliqué, un jour, dans la camionnette.

  • Vous voyez, au Burundi c’est comme au Rwanda. Il y a trois groupes différents, on appelle ça les ethnies. Les Hutu sont les plus nombreux, ils sont petits avec un gros nez.
  • Comme Donatien ? j’avais demandé.
  • Non, lui c’est un Zaïrois, c’est pas pareil. Comme Prothé, par exemple, notre cuisinier. Il y a aussi les Twa, les pygmées. Eux, passons, ils sont quelques-uns seulement, on va dire qu’ils ne comptent pas. Et puis il y a les Tutsi, comme votre maman. Ils sont beaucoup moins nombreux que les Hutu, ils sont grands et maigres avec des nez fins et on ne sait jamais ce qu’ils ont dans la tête.] p.9

[- La guerre entre les Tutsi et les Hutu, c’est parce qu’ils n’ont pas le même territoire ?

  • Non, ça n’est pas ça, ils ont le même pays.
  • Alors… ils n’ont pas la même langue ?
  • Si, ils parlent la même langue.
  • Alors, ils n’ont pas le même dieu ?
  • Si, ils ont le même dieu.
  • Alors… pourquoi ils font la guerre ?
  • Parce qu’ils n’ont pas le même nez.

La discussion s’est arrêtée là. C’était quand même étrange cette affaire, je crois que Papa non plus n’y comprenait pas grand-chose.p.10

La tension devient palpable jusque dans l’école :

[ A l’école, les relations entre les élèves burundais avaient changé. C’était subtil, mais je m’en rendais compte. Lorsqu’il fallait créer des groupes, en sport ou pour préparer des exposés, on décelait rapidement une gêne. Je n’arrivais pas à m’expliquer ce changement brutal, cet embarras palpable.] p.133

Mais [la guerre, sans qu’on lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi.]p.133

Un premier roman sur la perte de l’insouciance et le génocide rwandais, mais aussi sur l’enfance, ses sensations et ses émotions, et sur la perte de celle-ci.

Gaël Faye nous livre un magnifique roman plein d’humour et de tendresse, où chacun tente de survivre à la tragédie.

Si le livre n’est pas autobiographique, il n’est pas sans rappeler la vie de l’auteur, qui jusqu’à présent exorcisait son exil en musique. Il est auteur compositeur interprète de rap, son premier album Pili Pili sur un Croissant au beurre enregistré entre Bujumbura et Paris est sorti en 2013. Petit Pays est également le titre d’une de ses chansons.

https://www.facebook.com/Gaelfaye

 

 

© Fanny Tournaire – Centre International d'Antibes

 

 

 

 

 

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