Cinéma

La Belle et la Bête

70 ans après l’adaptation cinématographique de Jean Cocteau, celle de Christophe Gans, plus féerique qu’effrayante, ravit tous les publics que le réalisateur transporte de décors phénoménaux en effets digitaux. Narrée par une mère à ses deux enfants, cette nouvelle version de La Belle et la Bête met la note sur l’aspect féminin du conte : le Prince (Vincent Cassel) emprisonné par un sortilège dans un corps de bête féline, ne parvient pas à dompter le regard et l’amour au-delà des apparences de Belle (Léa Seydoux). C’est l’émotion et les précisions du réalisateur antibois, présent à l’avant-première de son film dans sa ville natale, que nous vous proposons dans ce coup de cœur. Laissez-le vous guider dans les coulisses de sa légende !

Soirée du 7 février 2014, sur la Côte d’Azur, avant-première au cinéma d’Antibes, ville natale du réalisateur Christophe Gans qui, accompagné de Myriam Charlain (jouant le rôle de la cartomancienne), intervient après la projection de son quatrième film (il est l’auteur de Crying Freeman et du  Pacte des Loups avec Vincent Casselen 2001), pour répondre aux questions des spectateurs.

Des roses balisent les rampes des escaliers menant aux deux salles où le film est projeté ; la fleur,  thème essentiel du conte puisque 

affiche_815c’est la seule chose à ne pas prendre à la Bête étant donné qu’elle symbolise le sang de sa bien-aimée, cette fleur aussi que le père de Belle cueille pour cette dernière, ce qui fera basculer le sort de sa famille. Notons que ce soir-là, aucun spectateur ne s’aventure à en prendre une en souvenir, sauf moi, plus pour qu’elle s’épanouisse dans un vase plutôt que de rendre l’âme après l’avant-première. Que la Bête me pardonne !

Pour Christophe Gans, cette soirée est un «retour aux sources des émotions1380833-christophe-gans-premiere-du-film-la-950x0-1_800 ressenties dans ce cinéma » antibois, lieu où, dès l’âge de sept ans, il vient « user ses shorts » au fil des films. Il confie avoir tenté, en réalisant ce film, de retrouver son regard d’enfant afin « qu’on y croie » et parce qu’on aime ce genre d’histoire à cet âge-là. Le choix du conte ? Parce qu’il est français et qu’il s’avère être une « vraie œuvre de la littérature française » étant passé par deux écritures en 17 ans ; il me précisera que la deuxième version en 1757 de Madame de Beaumont dans son Magasin des enfants fut conçue pour l’apprentissage de la langue française par des enfants anglophones.

Loin d’être la première adaptation cinématographique de la légende (c’est la neuvième), Christophe Gans reconnaît avoir une très grande admiration pour le film, tiré du même conte, de Jean Cocteau tourné en 19461 mais précise avec un humour bienveillant ne pas avoir eu le même intérêt dans le personnage de la Bête (incarné par l’ami de Cocteau, Jean Marais). Son intention était plutôt de rester fidèle au conte, de clarifier les raisons pour lesquelles le Prince est transformé en bête, de le montrer plutôt grand adolescent immature avant son châtiment et de dépeindre Belle comme une héroïne se destinant à être la servante de son père (un marchand déchu), se sacrifiant pour lui et trouvant, au final, l’amour.

A la question portant sur la séduction de la Bête par l’intelligence, de première importance à l’initial dans l’œuvre de Madame de Villeneuve, Gans indique que le réveil des sens de la Bête par Belle lui est apparu plus intéressant et plus conflictuel, donc plus moderne comparé à l’ouvrage de 1740 destiné à un lectorat de jeunes femmes ayant épousé des hommes plus âgés. Gans s’éloigne de la morale cachée du livre dans lequel Belle est une poupée entre les griffes de la Bête plutôt que la représentation d’une séduction au-delà des apparences prisée pour le film.

Gans se détache également de la fin du conte où Belle et la Bête coulent des jours heureux dans leur château, ce qui, pour le réalisateur, paraissait inconcevable à notre époque. Il en va de même pour les séquences du livre dans lesquelles la Bête a le pouvoir de voir le monde à travers un miroir mais ce pour des raisons financières, les scènes étant trop coûteuses à réaliser.

 

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Le film s’est construit sur la distribution et « l’électricité des acteurs », Vincent Cassel (la Bête) étant pour Gans unique dans le cinéma français de par sa présence et la force qui réside en lui. L’acteur, César du meilleur acteur pour son interprétation dans Mesrine en 2009,  confie que le rôle de Prince « n’est pas le plus rigolo. Il est souvent montré comme un être parfait, pondéré … alors que dans notre film, il est question de la rédemption d’un homme qui a tout perdu par avidité ». Sur sa partenaire, Léa Seydoux,  Cassel avoue : quand son nom est arrivé sur le projet, j’ai trouvé que c’était idéal. C’est une femme mais elle a encore ce côté presque poupon, ce visage tout frais, tout rond. Comme Belle, qui est finalement une jeune fille qui devient femme. Et puis, c’est tout de même l’une des seules actrices que nous ayons qui passe de Christophe Honoré à Mission Impossible en passant par Ridley Scott et Abdellatif Kechich. En effet, Léa Seydoux (remarquée par Gans dès le début de sa carrière dans Robin des bois où elle jouait le rôle de la petite amie d’un malfrat) sortait du tournage de la Vie d’Adèle de Kechich, Palme d’Or du Festival de Cannes 2013 ; bel enchaînement pour la jeune actrice (d’un message contemporain sur la tolérance cadrant avec l’actualité de l’année 2013 à une fable basée sur la même valeur) !

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Sur le jeu des acteurs, Gans précise que tout réside dans leur capacité à se projeter dans un univers inexistant, tout comme le font les comédiens sur une scène de théâtre. Il convient au metteur en scène de « capter leur véracité ». Une des scènes où l’on saisit pleinement les propos du réalisateur : celle où André Dussolier (le père de Belle) se retrouve pris en plein blizzard, au cœur d’une forêt, seul sur son cheval qui chute et se blesse les pattes. Comment imaginer que le cavalier a tourné la scène sans destrier, sans tempête et sans neige ! Il en va de même pour les statues géantes auxquelles sont confrontés les acteurs à la fin du film, pour les animaux et la nature, tous réalisés en post production (le tournage s’étant effectué en 57 jours, d’octobre 2012 à février 2013).

Si Gans avoue être inspiré par la légende de Glitt et Jones et que son film phare pour les effets spéciaux reste Avatar, il évoque sa volonté de reconstituer une biosphère (le domaine autour du château de la Bête et sa nature luxuriante) où les proportions demeurent humaines, tant par les petites créatures avec lesquelles Belle sympathise (les « tadums », comme les a surnommés le réalisateur, absolument craquants qui apportent une note d’humour tendre) que par le réveil des géants de pierre, anciens compagnons de chasse de la Bête. Il reconnaît que son film n’aurait pas été réalisable sans effets spéciaux puisque son scénario est entièrement basé sur des dessins et des tableaux. Dans la scène finale et celles où l’on voit Belle et sa famille s’établissant dans une chaumière, Glans a voulu mettre l’accent sur l’aspect écologique, le contraste frontal entre homme et nature et on retrouve la grande admiration du réalisateur pour la peinture du Second Empire, « ses détails et sa lumière qui anticipent l’arrivée de la photographie ».  Les décors du château de la Bête, quant à eux, sont influencés par le style portugais des XIVème et XVème siècles, Manuela et baroque, l’extension numérique ayant permis l’insertion de palmiers.

Pour ce qui est de l’animation du visage de la Bête, Cassel a tourné habillé comme son personnage, sans maquillage des sourcils afin de permettre les répliques. Puis toutes les expressions du visage ont été refilmées avant que le masque de la Bête ne soit imposé comme une deuxième peau (même technique que pour Benjamin Brédane avec Brad Pitt). Le scan des yeux s’est opéré en haute définition, les yeux d’un félin n’étant pas positionnés comme ceux d’un humain. C’est une équipe de 800 personnes qui se sont attelées à la tâche sur le plateau en Allemagne puis 600 infographistes travaillant au Québec, la Sillicone Valley du numérique du film.

Pour la musique, bande originale de Pierre Adenot, Gans a choisi, lors de son casting, des musiciens compositeurs inconnus en leur demandant de composer une valse et précise que la scène de danse entre Belle et la Bête, de style Renaissance, est un apport de la version de Walt Disney de 1991.

C’est le costumier qui a œuvré dans le film le Parfum qu’a sollicité Gans afin d’avoir le côté très français Haute Couture que l’on retrouve dans les superbes robes de Belle et ce sont ces dernières qui ont déterminé la création de certaines séquences.

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Avec la Belle et la Bête, Christophe Gans espère conquérir un public français en mutation (Internet oblige) grâce à une comédie populaire, genre délaissé en France. Pour la réalisation de ce type de film, c’est la nature du projet qui lui importe et non le marketing. L’enjeu réside en ce que, si son film remporte un succès, cela représentera pour lui une ouverture du cinéma français et pas seulement une hégémonie des Etats-Unis. La finalité de La Belle et la Bête : « amener ses enfants au cinéma et passer un bon moment ». Souhaitons à celui qui a débuté comme journaliste avant de proposer son premier film à l’âge de 33 ans, de réaliser son vœu de prochain film : une adaptation d’un roman de Jules Verne et en attendant, allez au cinéma avec vos enfants et n’oubliez pas la formule magique et ceux que vous aimez « plus que tout au monde »!

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© Kathy Lauer – Centre International d’Antibes

1. Cocteau avait choisi le Château de l’Anglais, bâtisse rose que l’on peut encore voir sur une colline au-dessus du port de Nice, pour tourner sa version de La Belle et la Bête.

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