Cinéma

Ma vie de courgette

Courgette? Non, ce n’est pas l’histoire d’un légume dans un potager, c’est le surnom d’Icare, un garçon courageux et créatif. Ayant perdu sa mère qui était son unique parent, il est placé dans un foyer pour enfants. Là, tout va basculer. Il va s’ouvrir aux autres, aux joies de l’amitié et de l’amour avec Simon, Ahmed, Jujube, Alice, Béatrice et surtout la belle Camille. Des portraits touchants que ce film étonnant relate avec finesse et humour en restant du côté du regard des enfants; un regard sans fard aussi dur que tendre. On comprend que Claude Barras, son réalisateur ait reçu cette année le prix du Cristal du long métrage au Festival international du film d’animation d’Annecy, prix qui fut décerné notamment aux films tels que Kirikou et la Sorcière, Renaissance ou encore Le chat du Rabbin !

Ma vie de courgette de Claude Barras; film d'animation; sortie en salles le 19 octobre 2016

Le réalisateur Claude Barras, ancien élève de l’école Émile-Cohl, après divers courts-métrages d’animation, a choisi d’adapter le roman de Gilles Paris, Autobiographie d’une courgette paru en 2001, aidé entre autres au scénario par Céline Sciamma, réalisatrice française, notamment connue pour son film Bande de filles. Comment réaliser en animation ce drame social qui était destiné aux adultes ? Son premier choix est donc de s’adresser aussi aux enfants. Alors, il opte pour la technique de l'animation en volume, appelée plus communément stop motion, qui consiste à filmer image par image des statuettes que l'on déplace très légèrement entre chaque prise de vue. C’est un travail particulièrement délicat et long ; trente secondes sont réalisées chaque jour jusqu'en avril 2015, neuf animateurs spécialisés de cette technique d'animation travaillent simultanément Ma vie de Courgette 2.jpg sur 15 plateaux différents, c’est dire l’ampleur de la tâche. Il a tourné dans les studios du Pôle Pixel à Villeurbanne, situé dans la métropole de Lyon. Dès sa sortie en octobre 2016, il est salué par la critique française et étrangère et reçoit divers prix, dont Le Valois de diamant du Festival d’Angoulême, celui du Meilleur Film Européen au Festival de Saint-Sébastien, celui du Bayard d’or de la meilleure photographie au festival du film francophone de Namur. Le film d’animation prend une dimension considérable dans l’industrie cinématographique et ce long-métrage est encore l’expression d’une créativité débordante qui peut traiter un thème de société douloureux comme celui d’un orphelinat tout en préservant la tendresse, l’humour et le plaisir de l’image. En effet, la vie de Courgette, surnommé ainsi par sa mère alcoolique, n’est pas simple : dès les premières images, on le découvre au grenier avec son cerf-volant (seul lien qu’il garde de son père inconnu) se réfugiant dans ses rêves pour échapper aux cris et aux coups de sa mère, qui au rez-de-chaussée engloutit des cannettes de bière. C’est la chute fatale dans l’escalier quand elle veut le rejoindre en pleine crise à l’étage. Emmené dans un foyer par un flic fort sympathique, Raymond, il ne garde de sa mère qu’une cannette, qu’il chérit comme un trésor et bien sûr son cerf-volant. Ces deux objets traduisent toute sa solitude et sa désolation tout en révélant aussi sa force, son désir d’échapper au réel et sa capacité à créer des mondes imaginaires pour survivre. D’un objet Ma vie de Courgette 3.jpg soit-disant insignifiant, on peut tellement y glisser de souvenirs, de rêves. Quand Simon, le caïd de la bande, essayant d’impressionner Courgette, tente de s’en prendre à ces deux trésors, il rencontre toute la combativité, le courage et la force de ce garçon plutôt timide aux allures tranquilles.

Grâce aux éducateurs, à la directrice du foyer et surtout à Raymond avec qui il va lier une belle relation, Courgette va enfin découvrir que le monde des adultes n’est pas que détresse et irresponsabilité. La scène dans le commissariat où il décline son identité est assez drôle et émouvante refusant qu’on l’appelle Icare, désireux de garder son prénom de Courgette car c’est ainsi que le nommait sa mère. Pourtant, grâce aux images colorées et au fait que le récit est conté par l’enfant lui-même, comme dans Persépolis de Marjanne Satrapi ou encore la BD incontournable de Satouff L’Arabe du futur, nous ne tombons pas dans le no man’s land dépressif du social étouffant où même un souffle de joie est à bannir et où l’humour n’a plus de place. C’est toute l’ingéniosité et la force de l’animation. La cruauté subie dans l’enfance, ses douleurs, ses ravages, sont bien exprimés dans la scène éloquente où Simon le caïd du foyer dresse le portrait de chaque pensionnaire à Courgette ; révélant les parcours chaotiques et douloureux de chacun, lui-même a été séparé de ses deux parents drogués. Il y révèle tous les cas de figure de l’enfance meurtrie : la pédophilie, les coups, l’alcool, la drogue, la prison, la clandestinité, les sans-papiers. Et nous comprenons qu’il évoque le vécu des enfants qui jouent autour d’eux : Alice, Ahmed, Jujube, Alice, Béatrice.

 

Claude Barras traite avec habileté de ces problèmes graves, en donnant justement la parole à ceux qui en sont les premières victimes, avec sobriété et finesse. Les visages ronds de ces personnages et leurs yeux immenses traduisent à merveille leur tristesse, leur attente, leur joie. La scène du dortoir, drôle et réaliste, où les garçons évoquent la sexualité, ose aussi aborder des sujets qui, en famille, sont souvent source de gêne. Ainsi ces enfants apprennent les uns des autres par des dialogues savoureux, tendres, francs qui font écho aux consciences des jeunes spectateurs tout en amusant les plus âgés. Puis l’arrivée à l’orphelinat de Camille, dont Courgette va tomber fou amoureux, va éclairer ce pensionnat et ouvrir des perspectives plus réjouissantes pour chacun. Ils l’aideront à échapper à son atroce tante, digne de la perfidie des marâtres des contes de fée (Cendrillon, Blanche-neige…) pour finalement trouver un foyer chaleureux avec Courgette chez leur ami Raymond.

 

Ma vie de Courgette 4.jpg Incontournable dimension du conte de fée (merci la psychanalyse et monsieur Bettelheim) qui tient une place importante dans la structuration psychique des plus jeunes, leur permettant ainsi de mieux accepter, comprendre la cruauté et la violence de la vie. Un film réussi tant sur le plan narratif que graphique, qui au gré des aventures de Courgette et ses amis, nous dévoile les côtés plus lumineux de la nature humaine : générosité, courage, bienveillance, solidarité et une force d’amour à toute épreuve. Ces enfants, exclus socialement, vont justement lutter pour s’en sortir et prendre leur revanche sur leur passé douloureux. Il n’y a pas de repli, d’isolement et c’est toute la beauté et l’intelligence de ce film qui transforme leurs peines en espoir. La sortie en montagne où ils vont savourer les joies de la glisse et des batailles de boules de neige est particulièrement touchante et amusante, même si des instants d’une intense émotion traversent leurs rires. La séquence de la boum est un pur régal.

Un réalisateur qui offre une histoire aux enfants sans les prendre pour des « objets qui vont consommer et qui ne réfléchissent pas », dit-il, désireux de leur proposer d’appréhender d’autres thématiques. Avec les fêtes qui s’annoncent, surtout en famille, voilà une Courgette à découvrir.

 

 

© Muriel NAVARRO - Centre International d’Antibes

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