Littérature

Angle mort

Voici une nouvelle venue dans le monde du polar français à l’ancienne. Avec Ingrid Astier1, point de tueur en série, schizophrène et paranoïde. Son histoire ne verse pas dans le thriller psychologique cher à certains auteurs d’aujourd’hui. Le terreau sur lequel se déploie Angle mort est tout simplement notre réalité sociale et urbaine. C’est dans la toute proche banlieue de Paris, à Aubervilliers dans le département de la Seine Saint-Denis, qu’Ingrid Astier plante le décor de son scénario à la fois subtil et haletant.

Un buraliste est sauvagement assassiné en pleine rue d’un terrible coup de batte de base-ball. Deux individus encagoulés fuient à moto avec le sac contenant les 30 000€ de recette que le malheureux s’apprêtait à déposer à la banque.

image_708.Cette affaire va immédiatement mobiliser La Brigade criminelle du prestigieux 36 Quai des orfèvres et le 2e DPJ (Deuxième district de police judiciaire), aidés de la Brigade Fluviale de La Seine. Ingrid Astier ne fait pas porter son histoire sur les épaules d’un seul enquêteur mais prend le parti de nous faire participer au jeu complexe et minutieux de l’enquête qui va se mettre en place et impliquer, à des degrés divers, de très nombreux flics2 auxquels la plume virtuose d’Ingrid Astier donne vie à l’instar du commandant Jo Desprez [Le commandant se mit à crayonner sur son agenda. Au royaume de l’éphémère, il écrivait ses rendez-vous au crayon à papier. L’agenda était marqué d’une forêt de croix qui barraient chacune des tâches remplies. Jo desprez et sa bataille navale contre le temps perdu d’avance. Son crayon à papier dessina un visage puis resta suspendu : s’il devait donner un visage au Mal, que choisirait-il ? Il s’était souvent posé la question. Le policier jeta le crayon sur les deux pages après avoir rempli la tête d’un point d’interrogation. Il n’y avait rien à dessiner. Le Mal avait tous les visages, de la mère de famille au terroriste. Il pensa à ces femmes qui quittent la vie avec pour dernière image le visage de l’homme qu’elles aimaient – en train de les étrangler. Le zoo de l’humanité. Il se cala dans le fauteuil et chercha une position, son dos collectionnait les contractures.] P 150 ou bien du lieutenant Marc Valparisis [Marc attendait le moment où il lirait que des mômes de moins de dix ans avaient braqué au pistolet à billes et au gaz lacrymo des crocodiles Haribo. C’était l’air du temps, il y avait bien un tordu qui s’amusait à braquer des boulangeries pour leurs viennoiseries (…). Marc avait choisi le GRB2 parce qu’il voulait faire du braqueur. Pas du dealer ou du proxo (…) Après toute une série de braqueurs opportunistes, des pieds-nickelés de cité qui pilent en scooter devant une bijouterie après avoir joué à la PS3 en laissant les clés sur l’engin, pistolet à billes du petit frère en main, il sentait qu’il avait de nouveau à faire à des beaux mecs ] P 268.

Le parti pris d'ingrid Astier est de plonger le lecteur, tantôt dans l'univers des flics tantôt dans celui des mauvais garçons. Le roman oscille perpétuellement entre ces deux mondes avec leurs codes et leur langage propre3.

D’un côté, des policiers absolument déterminés à mettre hors d’état de nuire l’auteur de ce meurtre comme Michel Duchesne le chef de la section criminelle du 2è District de police judiciaire,  [J’ai besoin de laver la victime, envie que les choses retournent à leur place. Et que le mec s’explique. Une explication, tu vois, c’est le début d’une normalité. Tuer, c’est pas toujours propre. Alors, un coup de batte pour envoyer au Père-Lachaise, je t’assure que cela m’empêche de dormir.] P 65. Les enquêteurs tissent leur toile, collectent des indices, recoupent des informations puisées dans le monde interlope de la nuit d’Aubervilliers et, comme Valparisis, guettent  l’erreur. [Où était l’erreur ? Parce que le voyou allait faire une erreur. Traquer les braqueurs revenait à exceller en puzzles et recoupements. Valparisis rassembla mentalement ses pièces. Il avait toujours eu du penchant pour les puzzles.] P 278

De l’autre, au cœur de la tourmente déclenchée par l’odieux assassinat du buraliste auquel il n’a pourtant pas pris part,  Diego, l’Espagnol, un voyou trentenaire, l’un de ces beaux mecs à l’ancienne dont parle le lieutenant Valparisis avec qui Diego partage le même mépris pour les jeunes petites frappes sans scrupules, de banlieue  : [Ça, les jeunes des cités ne l’ont pas gravé. Ils ne préparent rien. Ils roulent en scooter, ces bouffons, se disent qu’ils se taperaient bien une bijouterie, pilent devant la première, déboulent comme des furieux avec des armes factices ou à grenaille, gazent à la lacrymo et brisent trois côtes au mec parce qu’ils sont speed. C’est pas du business, c’est de la bricole. On ne peut pas travailler comme ça.] P 84
Diego
fait équipe avec son frère Archi et protège sa petite soeur Adriana, acrobate au cirque Moreno qui a un rêve :[Je voudrais suspendre mon trapèze à la tour Eiffel, un jour... Rien qu'une fois. Pour être la plus heureuse des femmes...] P 109.

Ingrid Astier développe Angle mort en une démarche quasiment cinématographique. Son scénario de 512 pages s’articule en 65 épisodes-flashes qui  constituent autant de chapitres. Elle entame chacun d’eux en le situant très précisément à la fois géographiquement et temporellement. Ainsi, le premier commence, nous dit-elle, le mardi 21 juin 2011 à 14h44 à Aubervilliers, dans la rue Régine-Gosset, tandis que le dernier se déroule le 14 juillet 2011 à 22h50 et son histoire finit dans la rue même où elle avait débuté. La narration se fait à la 3ème personne du singulier sauf pour les moments dédiés à Diego où l’écrivaine passe le relai  de la narration au jeune truand qui se raconte et nous livre ses réflexions comme par exemple : [Dans l’idéal, on aurait dû partir en Thaïlande ou au Mexique (…) Mais les braquages, c’est comme un jeu. Tout dans ta tête te dit d’arrêter. C’est mathématique, tu sais qu’un jour, tu vas perdre. Jamais la trotteuse ne te quitte, elle bat dans ta cervelle et t’ordonne de te ranger. Mais au fond de toi, il y a le souvenir de l’adrénaline. Tu sais que si tu décroches, tu vas t’ennuyer. Moi, au bout de dix jours de plage à dorer, je braquerais tout le monde, même le plagiste pour un beignet.] P 133

Chez Ingrid Astier point de tueur en série, schizophrène et paranoïde. Son histoire ne verse pas dans le thriller psychologiquej-ai-aussi-la-chance-d-etre-une-petite-soeur_reference_600 cher à certains auteurs d’aujourd’hui. Le terreau sur lequel elle déploie Angle mort est tout simplement notre société suburbaine où prospèrent trafics et loi de la jungle. Diego résume bien ce qui gangrène ces quartiers : [J’ai fermé les yeux pour les rouvrir au niveau de la cité des 4000. C’était triste à mourir. Mais mourir pour de bon. Je connaissais bien. 4000 à cause des 4000 logements. Si on multipliait par trois à quatre personnes par foyer, on obtenait le nombre de désœuvrés. 12 000 à 16 000 têtes d’écran qui bouffent de la télé à longueur de journée, flippés par les guerres, frustrés par les mirages à dose létale de la jet-set. Alors si tu déboules bien sapé avec une belle caisse, des filles, de l’argent et une montre chicos, t’es le roi. Le roi de 16 000 personnes à qui tu montres que tu peux naître dans le gris béton et palper de l’or. Ils y croyaient plus vite qu’à la religion. Celle de l’argent ravage les cités.] P 281

Ce roman, ambitieux, truffé de personnages qui permettent de saisir la complexité de la réalité sociale, fait irrésistiblement penser à  Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, du regretté Thierry Jonquet. Lui aussi mettait à nu les enjeux qui, au-delà du périphérique, travaillent certains territoires à la dérive.

 

© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes

 

1. Ingrid Astier, née en 1976, est agrégée de lettres. Cette jeune écrivaine  était plutôt versée dans la gastronomie avec la publication du Goût du chocolat, du Goût du thé et de Cuisine inspirée. Lire la présentation par la journaliste Delphine Peras dans l'Express du 18/10/2007. C'est en 2009 qu'elle change de genre et publie son premier polar  avec Quai des enfers aux éditions Gallimard. C'est son premier contact avec la Brigade fluviale de la Seine dont elle devient la marraine.

2. A la fin de l'ouvrage, Ingrid Astier a prévu une aide sous forme de liste des principaux personnages répartis par rôles : Braqueurs et bandits : 12; Policiers de la Brigade fluviale : 8; Policiers de la Brigade criminelle du 36 Quai des Orfèvres de Paris : 8 (dont le commandant Desprez); Policiers du 2è District de police judiciaire et du Groupe de Répression du Banditisme (GRB): 10 (dont Le commandant Duchesne et Valparisis); Policiers du commissariat d'Aubervilliers : 4; Policiers de l'identité judiciaire chargés des recherches scientifiques : 8.
A noter qu'en début de livre, un plan d'Aubervilliers et un autre concernant les ponts sur la Seine donnent également de précieux repères.

3. Le langage policier est assez familier et abuse des sigles que l'écrivaine déchiffre en bas de page. Elle aide de la même façon le lecteur en expliquant des termes du langage bondissant et créatif des jeunes voyous des cités.
Si Ingrid Astier maîtrise les ambiances et les deux cultures de ces deux milieux très masculins, c'est qu'elle a voulu connaître parfaitement le terrain
, être au plus près de leur réalité par un travail important et courageux d'immersion de plusieurs mois effectué d'abord chez les flics puis chez les voyous.

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