Cinéma

Le jour des corneilles

Dès la première séquence, nous voici emportés par le souffle créatif de ce magnifique film d’animation : Par une nuit de tempête, un colosse court, il fond à travers la forêt, giflé par la pluie et les branches des arbres. Il fuit éperdument. Contre lui, il tient un nourrisson qu’il protège comme il peut.
Deuxième séquence : Dix années plus tard, le père et l'enfant vivent dans cette même forêt désormais apaisée. Elle n’a plus aucun secret pour eux : elle est leur territoire, leur royaume.

Ce père, qui tenait son enfant contre lui avec tant d’amour, est devenu un être autoritaire, voire tyrannique, une sorte d'ogre dépourvu de tout geste de tendresse à l’égard de son jeune garçon. Le petit, quant à lui, est aujourd’hui un expert en chasse, il traque tout type de gibier à poils comme à plumes, et maîtrise l’art de se déplacer dans les arbres. La forêt est son domaine. Il y vit en solitaire et ses uniques moments d’échanges sont  ceux qu’il a lorsqu’il rencontre des êtres au corps humain et à la tête d’animal.

le-jour-des-corneilles_1023_01Le petit et son géant de père vivent en communion avec la nature. Tous deux mènent une vie rude, dans la plus stricte simplicité. Sauvages, ils vivent à l’écart de la  civilisation. Ils n’ont aucun contact avec d’autres hommes et pour cause, le père a interdit à son fils de sortir de la forêt. Elle les protège de l’Outremonde. Il a d’ailleurs averti son petit: s’il s’avise à enfreindre cette règle, s’il met les pieds hors de leur forêt, il disparaîtra.

Enfant ou adulte, le spectateur, fasciné par l’univers mis en place par Jean-Christophe Dessaint va accumuler les interrogations : À quoi est dû le changement de comportement du père ? Pourquoi et qui fuyait-il  au tout début de l’histoire ? Qui sont ces êtres bienveillants mais fort étranges qui peuplent la forêt ?  Que cache l'Outremonde, ce milieu hostile qui s’étend au-delà de leur territoire ?

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Les réponses tarderont à venir jusqu’au jour où, le petit Courge, n’aura d’autre choix, pour sauver son père accidenté, que de braver l'interdiction : il devra sortir de la forêt afin de chercher de l’aide.

 

Jean-Christophe Dessaint fait partie de ces talentueux créateurs dont regorge aujourd’hui la France grâce à des écoles supérieures d’arts graphiques parmi les plus performantes du monde1 et qui ont permis à la production cinématographique française de l’animation de devenir durant cette dernière décennie, la 1ère d'Europe (avec 40% de la production) et la 3ème du monde derrière les Etats-Unis et le Japon.

Chez le jeune réalisateur français, de nombreuses références rendent hommage à un 20162249_1200_01 grand maître japonais : Hayao Miyazaki. Ainsi, Dessaint a su mettre en images une histoire pleine d’humanité, de profondeur, où la nature est bien présente. Comme les films de Miyazaki, Le jour des corneilles s’adresse aussi bien aux enfants qu’aux adultes2; son personnage principal, le petit Courge, apprend le monde qui l’entoure, sa condition d’enfant sauvage confronté à la découverte de la civilisation offre d’ailleurs, au spectateur, des moments savoureux et drôles.

Dessaint a tiré son histoire d'un roman de Jean-François Beauchemin destiné à un public adulte. Il est d'ailleurs question de problématiques sérieuses, comme la crainte qu’un être différent peut inspirer à la majorité de la population du village haranguée par la teigneuse Mme Ronce. Nous sommes, ici, impliqués dans un conte où le merveilleux, la poésie3 et la beauté des images sont mis au service d’un propos intelligent.
Jean-Christophe Dessaint signe, avec son premier long-métrage, un véritable bijou. Le jour des corneilles figure parmi ce que l’on fait de mieux aujourd’hui, en matière de film d’animation.

 

Voir la bande annonce du film

 

© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes

 

1. Citons l'école des Gobelins (Paris) dont Jean-Christophe Dessaint est issu; Supinfocom (Valenciennes et Arles); La Poudrière (Valence); Georges Méliès (Orly); ESMA (Montpellier)

2. Outre les parents accompagnés de leurs enfants, de très nombreux adultes "seuls" étaient présents à l'une des séances qui avaient lieu le dimanche 4 novembre.

3. Retenons la jolie phrase que prononce Courge au sujet de l'amour dont son père semble à présent dépourvu : "Il faut chercher son amour et le remettre dedans !"

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