Edito du mois

LE FESTIVAL DE CANNES : de sa naissance à aujourd'hui

Comment le Festival International du film de Cannes est-il devenu un festival aussi important dans le monde ?

"Le Festival est un no man's land apolitique, un microcosme de ce que serait le monde si les hommes pouvaient prendre des contacts directs et parler la même langue."Jean Cocteau

Ce remarquable artiste français résume ainsi la force et l'impact international du Festival de Cannes, dont la visée, dès sa naissance, fut de réunir des talents internationaux pour générer un échange artistique au travers du cinéma et assurer une meilleure communication entre les pays, au-delà de leurs divergences politiques et économiques. Au gré des années, depuis son apparition qui ne fut pas sans peine, le Festival de Cannes est devenu un espace- temps incontournable pour les cinéphiles, pour le public populaire et surtout pour le monde du cinéma qui, du producteur au cinéaste indépendant, peuvent ainsi se retrouver, échanger, signer des contrats et découvrir de nouveaux talents. Entrer dans l'univers de ce festival, c'est parcourir toute une histoire du cinéma mondial et comprendre les enjeux artistiques et politiques qui ont marqué le grand écran.

1938, une idée politique

1er_festival_360Nous sommes sur la scène politique internationale en pleine montée des tensions et des menaces fascistes et totalitaires en Europe. A cette époque, le festival de Venise reste le plus grand festival du monde depuis 1932. En cette période trouble, la Mostra se préoccupe d'ailleurs davantage de politique que de cinéma sous la pression du pouvoir Mussolinien. Cette même année 1938, alors que les Sudètes sont annexées par Hitler sans que quiconque réagisse, ses récompenses vont à deux films plus que polémiques : le premier glorifie l'Allemagne nazie et les Jeux Olympiques de 1936, réalisation de Leni Riefenstahl, quant au second, il est supervisé par le fils du Duce. L'occasion politique de s'opposer à l'Italie et à l'Allemagne par le cinéma devient alors un enjeu politique et diplomatique à saisir. La France semble la mieux placée en tant que démocratie et surtout patrie amoureuse du cinéma. C'est dans cette optique que Philippe Erlanger, le directeur de l'Association française des Activités Artistiques, va lancer l'initiative en contactant Jean Zay son ministre de tutelle, Ministre de l'Instruction Publique et des Beaux-Arts.

1938-1951 une naissance difficile

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Un festival allait pouvoir naître grâce au soutien acquis par George Huisman, directeur des Beaux Arts,  et à l'aide de l'économie touristique locale soucieuse de récupérer cette manifestation de prestige. Plusieurs villes bataillent alors (Biarritz, Monaco, Nice, et même Vichy) pour l'obtenir, mais l'idée du festival allait voir le Ministère des Affaires Etrangères opposer l'intérêt supérieur de l'Etat à sa naissance, par souci de préserver l'Italie dans le cadre d'une neutralité possible.
En ce début d'année 1939, l'Italie a définitivement choisi son camp, les tutelles s'accordent et la concurrence frontale est décidée. Cannes est alors choisie pour "son ensoleillement et son cadre enchanteur". Elle recevra, du 1er au 20 septembre 1939, le premier Festival International du Film. Cependant, tout reste à faire (financements, lieux, sélections à composer...), la guerre approche et la naissance est retardée.

La naissance et l'épanouissement

warren_betty_nathalie_wood_cannes_1962_310Après deux tentatives infructueuses, en 1942 et 1945, la manifestation va enfin voir le jour : du 20 septembre au 5 octobre 1946, s'ouvre le premier Festival International du film de Cannes: vingt-et-un pays représentés, onze récompenses pour de grands films comme Rome, ville ouverte de Rossellini, La symphonie pastorale de Jean Delannoy, La Belle et la bête de Jean Cocteau ou La Bataille du rail de René Clément qui obtient le Prix du jury international. La première est donc une réussite, en dépit d'inévitables incidents. Pourtant, sur le plan de l'intendance, beaucoup reste à faire : moyens, locaux (le Palais des Festivals, en 1947, est toujours en chantier).

delon-schneider-cannes-1962_265Par ailleurs, la concurrence reste présente avec la Mostra de Venise à respecter, d'où de longues discussions sur leurs calendriers respectifs pour aboutir à l'annulation des festivals de 1948 à 1950. 1951 va enfin être délivrée de toutes ces procédures et querelles. Le festival a su préserver une sélection variée qui, d'année en année, cherchait à se distinguer par un engagement artistique audacieux. Présenter son film à Cannes devenait un atout majeur et une crainte car le jury n'est pas complaisant et ne se contente pas de têtes d'affiche pour briller sur la Croisette. Il veut de la qualité et de la nouveauté. Des élus apparaissent alors, inconnus du grand public, défiant les grands noms du cinéma.

jane_birkin_serge_gainsbourg__216L'année 1968 fut houleuse et le festival fut interrompu à cause de la révolution de mai 1968. C'est aussi le film musical qui est primé par une palme d'or en 1967 avec Les Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy. Pourtant, la même année, l'accueil reste froid pour le film magnifique de François Truffaut, La peau douce, dont l'interprète Françoise Dorléac , soeur de Catherine Deneuve, s'exprime enfin dans un jeu plus ralenti, plus intérieur qui la portera vers des films internationaux. Cannes est ce mélange incroyable dont nul ne peut connaître le réel palmarès car les récompenses et son jury sont tout aussi décidés qu'imprévisibles. De plus, l'engagement politique est bel et bien là et continue de l'être, ne perdant jamais de vue la portée cinématographique.

Des années 80 à nos jours !


Continuité et diversification, de nouvelles têtes, un Festival toujours plus imposant !

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Politiquement, artistiquement et historiquement, le Festival de Cannes garde une grande diversité, de l'internationalisation et de l'engagement avec toujours des polémiques et des débats sans fin.

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Avec des sélections et des palmarès osés, courageux, il donne la tendance au cinéma du temps. L'Asie se montre et s'expose en sélection officielle avec Imamura, Kurosawa, mais aussi Wong Kar Wai, Hou Hsiao Hsien ou Chen Kaige pour Adieu ma Concubine. Les Etats-Unis et leur versant indépendant restent

untitled2_340très présents en tant que deuxième patrie du cinéma. On songe aux frères Coen pour Barton Fink, à Soderberg pour Sexe, mensonges et vidéos ou à Elephant de Gus Van Sant. L'Europe et la France n'étant pas oubliées non plus avec les nouvelles cinématographies mondiales.

D'autres oeuvres provoquent de vives réactions. Des huées pour Le Soleil de Satan de Maurice Pialat lors de la remise de la Palme d'or, polémique encore pour le film Pulp Fiction de Quentin Tarantino puis l'audace récompensée pour Michael Moore untitled-3_226avec Fahrenheit 9/11. C'est aussi le cinéma humaniste qui est salué, un cinéma au fort réalisme social des frères Dardenne, vainqueurs de deux Palmes. Cannes garde ses vues originales, ne négligeant pas son histoire : ses palmarès continuent à valoriser de grands cinéastes considéres comme subversifs dans leur pays, certains y sont même en prison avec des sujets aux résonances fortes et contemporaines, résultats des conflits ou luttes de notre époque. Underground d' Emir Kusturica en 1993 ou Yöl de Yilmaz Guney en 1982, dans des contextes différents, rentrent dans la perspective d'un cinéma d'auteur qui veut donner  une réflexion sur son époque. Mais c'est aussi une untitled-5_224nouvelle génération de cinéastes que Cannes salue, David Lynch, Wim Wenders, Thomas Winterberg, Abbas Kiarostami avec Le Goût de la cerise ou encore la première femme à recevoir une Palme d'Or, Jane Campion avec La leçon de piano et tant d'autres sélectionnés qui, s'ils ne sont pas récompensés, bénéficient néanmoins de sa lumière.

Des films récompensés par leur engagement social et éducatif tels que Entre les murs de Laurent Cantet en 2008 et d’autres qui déstabilisent, comme Le ruban blanc de Michael Hanneke en 2009 ou encore la surprise, l'an dernier en 2010, d' Uncle Boonmee d' Apichatpong Weerasetahteu. C'est là toute la magie du Festival alliant l'audace et la fidélité, ne cherchant pas à récompenser la production mais le talent, l'originalité, sans craindre de déplaire.

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Une sélection variée


jim-jarmusch_176Le Festival nous montre que le cinéma n'a jamais été aussi ouvert au dialogue, aussi divers et audacieux. Mais cette promesse chaque année renouvelée est aussi le fruit de la diversification du Festival, de la naomi_kawase_235multiplication des évènements autour de la sélection officielle et de ses prix. Ainsi, en 1978, à l'initiative de Gilles Jacob, son délégué général, La Caméra d'Or est créée pour récompenser le meilleur premier film des trois sélections confondues, la sélection officielle, La Semaine de la Critique et La Quinzaine des Réalisateurs. On découvrira notamment Jim Jarmush ou Naomi Kawase ! Ainsi  s'y révèlent les cinémas iranien ou asiatiques, africains ou d'Europe Centrale aux industries modestes. Voilà la force de Cannes! La création de la sélection Un certain regard, la même année, va ainsi regrouper les films des trois sections officielles non-compétitives : Les yeux fertiles qui présente des films consacrés à d'autres arts, L'air du temps qui privilégie les films traitant de sujets contemporains et Le passé composé qui montre des films de montage sur le cinéma. Tout en les exposant à la presse, aux critiques et au monde du cinéma tout entier réuni à Cannes, vendeurs comme producteurs.

Une aide aux jeunes réalisateurs internationaux

gilles_jacob_219Dans une optique similaire, en 1998, Gilles Jacob crée la Cinéfondation, une sélection de courts et moyens-métrages d'écoles de cinéma du monde entier, dont l'objectif est de découvrir et de promouvoir de nouveaux talents. Ce seront plus de 2000 films de tous les continents qui seront ainsi parvenus au Festival de Cannes en vue d'une sélection. Depuis 2000, l'installation du Village International autour du Palais des festivals permet aussi à un nombre de plus en plus important de pays de mettre en valeur leur culture et leur cinéma et de soutenir leurs producteurs et leur industrie.wangbing_197 Dans cette perspective, l'ouverture, la même année à Paris, de La Résidence du Festival et de son Atelier atteignent  un objectif initial du Festival : donner aux jeunes réalisateurs (comme Wang Bing) la chance de développer leurs projets en dehors de leur pays d'origine.
Toutes ces évolutions réaffirment chaque année le rôle central du Festival de Cannes, où tous les styles, les écoles et les genres de cinéma sont les bienvenus. Cannes Classics, les hommages, la Séance des enfants, l'édition d'ouvrages de références ou de DVD, les leçons de cinéma ou d'acteurs, les colloques, concerts et autres expositions désirent veiller à l'épanouissement de l'art du cinématographe.

Spécial 2011 : Son 64 ième anniversaire

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Une affiche en noir et blanc de l'actrice américaine Faye Dunaway, reine de l'élégance, inoubliable dans Bonnie and Clyde et dans L'Affaire Thomas Crown avec Steve Mc Queen : le ton est donné. Cette année fera parler d'elle avec les aspects presse people qui vont s'emparer comme chaque année d'anecdotes untitled-10_225croustillantes et de rumeurs de palmarès pour attiser les curieux. En effet, Almodovar va présenter son film d'horreur La Piel que habito, adapté du roman de Thierry Jonquet avec son interprète Antonio Banderas; Lars Van Trier va proposer Melancholia avec Charlotte Gainsbourg, et Woody Allen a réussi à faire tourner notre première dame de France, Carla Bruni, dans son derrnier film Midnight in Paris qui ouvrira le festival le 11 mai. Sans oublier Tree of Life de Terrence Malick et le Habemus Papam, le film pontifical de Nanni Moretti.

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Du côté de la sélection d'Un certain regard, Gus van Gant, Robert Guediguian et Bruno Dumont seront à l'honneur. Nous aurons également un président de jury de choix : Robert De Niro (acteur dans le film culte Taxi driver de Martin Scorsese, palme d'or en 1976), primé par deux Oscars, l'un en 1976 pour untitled-6_338l'Oscar du meilleur acteur, l'autre en 1974 dans Le Parrain 2 (Godfather 2), puis en 1980 pour celui du meilleur acteur de second rôle pour Raging Bull. Un amoureux du cinéma qui participe activement à produire et aider le cinéma indépendant, réalisateur lui même à ses heures. Que ce Cannes 2011 nous étonne encore, c'est tout ce que nous nous souhaitons! Et que de nouveaux talents y soient enfin révélés à un plus large public demeure essentiel.

Muriel NAVARRO ©copyright  mai 2011

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