Cinéma

Ce que le jour doit à la nuit

Le cinéma français a la chance d’abriter en son sein des cinéastes ambassadeurs de genres extrêmement différents. A cette diversité, à cette richesse contribue Alexandre Arcady. Dès son premier film, Le coup de Sirocco (1979), il entreprend de partager son amour pour une terre à laquelle il est intimement lié. L’Algérie du temps de la présence française et ses habitants peuplent sa filmographie. Lorsqu’en 2008 paraît Ce que le jour doit à la nuit de Yasmina Khadra, Alexandre Arcady sait qu’avec cette fresque  passionnante, le grand écrivain algérien vient de lui offrir le scénario de son prochain film.

 

ce-que-le-jour-doit-a-la-nuit-cd_420Une autre caractéristique du cinéma français est le lien étroit qu’il entretient avec la littérature1. Et Alexandre Arcady fait partie de ces cinéastes complices des écrivains. Il avait déjà fait appel à l'oeuvre de Daniel Saint-Hamond pour conter l’histoire de l’Algérie et du peuple multiculturel qui l’habitait à l’époque coloniale.
Originaire d’Algérie, tout comme Alexandre Arcady, Saint-Hamond s’était intéressé, dans Le coup de Sirocco, à la déchirure vécue par le petit peuple pied-noir en 1962, lorsqu'il dut quitter dans la précipitation sa terre natale pour débarquer  en métropole et découvrir une France indifférente, voire hostile. Un pays, le sien, pas toujours prêt à le recevoir, qui lui renvoyait sa différence et où il devait pourtant se faire une place.
Après avoir adapté ce roman intimiste qui nous fait partager les derniers jours de l'Algérie française vécus par un adolescent2 et ses parents, puis leur exode et leurs premiers pas en France, Alexandre Arcady se lancera dans une tout autre entreprise cinématographique, un projet gigantesque. Il décide d'adapter la fresque grandiose créée par Saint-Hamond : Le Grand Carnaval se déroule de nouveau àTadjira. Nous sommes en 1942, une douzaine d'années avant les années tumultueuses de la guerre d’Algérie.  En pleine deuxième guerre mondiale, le fracas du débarquement en Afrique du Nord, de l’ensemble de l’armée américaine, prête à se lancer à l’assaut de l’Europe, est un choc, un séisme culturel. Ce grand carnaval transforme en profondeur la vie des Algériens de toutes origines et confessions et porte en lui les changements à venir.

Cette fois-ci, Arcady, aidé par Daniel Saint-Hamond  comme scénariste, adapte pour le grand écran, le roman éponyme de Yasmina Khadra, notre premier coup de cœur avec lequel, en décembre 2009, nous inaugurions la rubrique littéraire de ce magazine.

Ce que le jour doit à la nuit est avant tout une grande histoire d’amour. A noter que le film est servi par de remarquables acteurs3 avec une mention spéciale pour Fu’ad Ait Aattou dans le rôle de Younes. La relation entre Jonas, alias Younes, l’arabe, et Emilie la petite Française, commence dans les années 30. Dès l’enfance, l’attirance qu’ils éprouvent l’un pour l’autre se verra contrariée. De cet amour qui ne put ou ne sut trouver sa place, Alexandre Arcady réalise une saga romanesque de 2h40, portée par les splendides images du directeur de la photographie Gilles Henry (Molière, Toutes nos envies...) et la musique du grand compositeur Armand Amar (Vas, vis et deviens, Indigènes, Le Concert, La source des femmes…).

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L’adaptation, quoiqu'un peu trop académique par moment, respecte scrupuleusement l’œuvre de Yasmina Khadra et devient fresque cinématographique ambitieuse retraçant, à travers l’allégorie4 qu’elle comporte, des années de relations entre la France et l’Algérie.  Car, bien que s’appuyant sur une passion amoureuse, c’est bien de l’histoire de l’Algérie, dans toute sa complexité, qu'il s’agit. Avec Ce que le jour doit à la nuit, elle est lucide, profonde, intelligente, puisqu’elle sait éviter les écueils potentiels et les partis pris.

Un roman et un film d'une grande portée pédagogique que nous recommandons à qui s'intéresse à ce pan de l'histoire contemporaine des deux pays dont la séparation se produisit il y a tout juste 50 ans5.

 

© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes

 

1. litterature et cinéma français ont fait cause commune depuis les débuts du 7ème art. Jules Verne est devenu le complice de Mélies, qui fut le premier expert en effets spéciaux pour le cinéma avec son Voyage à la Lune (1902). Suivront des dizaines de films. Voici une petite liste non exhaustive de longs-métrages issus de la littérature et réalisés depuis les années 1980. On remarquera la forte présence de films "à costumes" ancrés dans une époque historique comme l'est le film d'Alexandre Arcady : Les Misérables (1981), L’été meurtrier (1983), Fort Saganne (1983), Jean de Florette,  Manon des Sources (1986), Cyrano de Bergerac (1990), Le Château de ma mère (1990), L’amant (1991), Tous les matins du monde (1991), Madame Bovary (1991), Germinal (1993), La reine Margot (1993), Le hussard sur le toit (1995), Le Capitaine Conan (1996) , Le gone du Châaba (1997), Les destinées sentimentales (2000), La chambre des officiers (2000), Monsieur Ibrahim (2002), Vipère au poing (2004), Un long dimanche de fiançailles (2004), Je vais bien ne t’en fais pas (2006), Ensemble c’est tout (2007), L’élégance du Hérisson (2009), Elle s’appelait Sarah (2010), la fille du puisatier (2011), La délicatesse (2011), La guerre des boutons (2011), Une bouteille à la mer (2012)...

2. Ce fut le premier rôle de Patrick Bruel, originaire, lui, de Tunisie

3. Emilie est interprétée par Nora Arnezeder révélation dans Faubourg 36 de Christophe Barratier (Les Choristes). les seconds rôles très soignés reviennent à Anne Parrillaud (Mme Cazenave), Fellag et Anne Consigny (respectivement l'oncle et la tante de Younes), Vincent Perez (Juan Rucillo)

4. Comment ne pas voir, à travers la relation entre Younes et Emilie, l'impossible amour entre la France et l'Algérie et la destinée des Pieds-noirs ?

5. Alexandre Arcady vient de se rendre à Alger pour y présenter, en compagnie des acteurs du film, Ce que le jour doit à la nuit. L'oeuvre, le réalisateur et les acteurs y ont été acclamés.
Lire également notre présentation du roman de
Wassila Tamzali : Une enfance algérienne.

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