Littérature

Une éducation algérienne

18 mars 1962 – 18 mars 2012. Il y a 50 ans, les accords d’Evian entre le FLN algérien et le gouvernement du général De Gaulle mettaient un terme à plus de cent trente ans de colonisation et huit ans de guerre traumatisante. L’Algérie devenait indépendante. Revenons sur l’un des événements majeurs de l’histoire contemporaine de la France en nous intéressant, non pas aux pieds-noirs, qui dans la douleur, quittèrent leur pays perdu, un pays qui les avait vu naître et qu’ils considéraient légitimement comme faisant partie d’eux, mais, à ceux qui restèrent, mus par l’espoir de construire un pays nouveau sur les fondements d’utopies qui semblaient alors réalisables.

9782070445691_666En France, la décennie 1960 est au cœur des Trente Glorieuses. Elle  assoit la société du bien-être, voit des améliorations importantes dans le monde du travail, permet au plus grand nombre d’accéder à l’enseignement, à un système de santé performant, au logement moderne, à la consommation et aux loisirs. Les années 60 sont également marquées par la transformation des rapports hommes femmes. Grâce, entre autres, aux travaux  d’intellectuelles parmi lesquelles Simone de Beauvoir ou la spécialiste de l’Algérie, la résistante Germaine Tillon.
Un souffle nouveau gagne l’ensemble de la société qui s’estime en marche vers un avenir meilleur avec des relations sociales plus  fraternelles et plus attentives aux aspirations individuelles de chacun : au cinéma, la Nouvelle Vague capte ce nouvel air du temps, en politique la Vème République et sa nouvelle constitution de 1958 met un terme à la guerre d’Algérie. La France tourne ainsi le dos à certains archaïsmes pour entrer dans une nouvelle ère. Elle en a fini avec ses guerres lointaines pour se maintenir sur des territoires hérités du XIXème siècle ou du début du XXème.

Dans le monde, la décennie 1960, bien qu'étant au cœur de la guerre froide, est surtout l’époque des possibles, toutes les utopies semblent à portée des peuples qui,  partout, s’ébrouent. Les indépendances et les révolutions ouvrent des perspectives inespérées. Nasser, Fidel Castro et surtout le Che en sont les porte-drapeaux. Ils tracent de nouvelles voies. Elles semblent pleines de promesses.
C’est dans ce contexte que beaucoup d’Algériens, à l’image de Wassyla Tamzali1, jeune femme algérienne, francophone, musulmane et laïque de 20 ans, se mettent à croire que leur pays est au cœur de ce XXème siècle de toutes les conquêtes et de tous les progrès. L’histoire est en train d’accoucher d’un pays nouveau. L’Algérie indépendante focalise tous les regards du monde. Ce pays qui se veut modèle, ce sont eux qui vont le construire. [Dès les premiers jours de l’indépendance, je me livrai sans restriction au fleuve qui emportait tout un peuple. J’étais passionnée par la naissance de mon pays (…) J’avais l’assurance de ceux qui ont enfin un destin. J’avais perdu des oncles et des cousins ? Je trouvais des centaines de milliers de frères et de sœurs] P 32

Pour la jeune Wassyla Tamzali, la construction d’une Algérie fraternelle, multiculturelle et multilingue doit se faire avec toutes les composantes de la société. Arabes, Berbères, Juifs mais aussi les Français doivent avoir leur place. L’Algérie ne doit pas s’enfoncer dans son passé mais accepter de rester ouverte à la dynamique de la modernité qui se diffuse partout autour d’elle. Le creuset de cette réflexion a son épicentre à la cinémathèque d’Alger. Wassyla Tamzali y est active avec d’autres jeunes intellectuels [Dans notre petite société, se retrouvaient des pieds-rouges, comme on appelait les Français venus travailler dans l’Algérie Indépendante, des pieds-noirs qui avaient choisi de rester2, des Juifs algériens qui avaient repris leur place dans la nation, des étrangers en poste à Alger, des coopérants, des réfugiés politiques de tous les continents. Il y avait aussi des Algériens atypiques, journalistes frondeurs des journaux étatiques, professeurs d’université pas encore trop rangés, des peintres et des collectionneurs de tableaux. Des Algériens d’origine française. Il y avait aussi, ce que je ne savais pas encore et eux non plus, un grand nombre de futurs exilés et de Français d’origine algérienne à venir. Bref, il y avait là toutes les cibles futures des fondamentalistes islamiques] P 62

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Cette aspiration à la modernité  se trouva vite contrariée et se transforma au milieu des années 70 en une marche vers le totalitarisme. Le beau projet de départ fut confisqué en route par les nouveaux privilégiés, la nomenklatura militaire. L’émancipation des Algériennes est l’une des causes perdues les plus symptomatiques. A peine entrevue, elle ne fut bientôt qu’un mirage chassé par le pouvoir, les islamistes et, parfois, par les femmes elles-mêmes.  [Dans le numéro de Jeune Afrique de juillet 1976, une journaliste donna, à la sortie du livre de Germaine Tillon, Le Harem et les cousins, un bel exemple de ce masochisme collectif. Le livre sortait en plein débat autour de la Charte nationale, que le Pouvoir, avec un P majuscule, avait imaginée pour enterrer définitivement les vieux textes et les vieilles promesses révolutionnaires et redorer son blason. L’anthropologue des Aurès, la résistante, qui nous observait avec empathie depuis longtemps ne se réfugiait pas derrière son savoir. La grande dame se jetait dans la bataille en apportant les raisons de notre avilissement et de l’enracinement de ce dernier dans une culture qui ne devait rien à l’islam, à la différence de ce que l’on commençait à entendre de façon persistante. C’était trop, et de la plume d’une Française de surcroît. On oubliait qu’elle avait été de notre côté pendant la guerre d’Algérie. « Elle défendait l’honneur français. Qu’elle nous laisse tranquilles ! » disaient les voix suraiguës des femmes en pleine crise de nationalisme, qui, comme les hommes, ne supportaient pas que l’on regarde par le trou de la serrure dans leur maison] P 125 [ (…) Intellectuelles de gauche pour la plupart, nous n’avions pas échappé au mal profond qui plombait l’Algérie socialiste, un nationalisme exacerbé maintenu contre vents et marées, et contre soi-même, dans lequel nous nous enfermions dès qu’une critique était faite à notre pays, aux Arabes et aux musulmans. Quelle folie !] P 126

ecoliere_arabe_320Le livre de Wassyla Tamzali nous plonge progressivement dans le processus de confiscation d’un immense espoir

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