Ce mois-ci: un cinéma qui lève toujours la tête
Cela fait donc 10 ans que nous explorons ce nouveau siècle qui fut si longtemps mythique, inaccessible et futuriste. 10 années au cours desquelles nous aurons vécu l’ascension puis l’hégémonie d’Internet et de la télécommunication nomade (téléphone, ordinateur, lecteurs mp3…) avec leur impact sur nos pratiques culturelles.
Téléchargements et autonomie croissante de l’individu en matière de consommation culturelle se sont-ils accompagnés d’un appauvrissement de la production artistique ?
Nous allons voir dans un premier temps comment la création cinématographique a traversé la décennie avant de nous intéresser dans les prochains numéros, à la chanson puis au livre.
Un cinéma qui lève toujours la tête
Pour ce qui est de production cinématographique, la France n’a rien perdu de sa vitalité bien au contraire. Une forte fréquentation des salles de cinéma, une solide résistance à l’égard de la production industrielle hollywoodienne (45,7% de part de marché pour le cinéma hexagonal en 2008 devant les 44,5% pour le cinéma US ) et une production annuelle souvent riche et éclectique, frôlant et dépassant parfois les 200 films, confirment que les dispositifs mis progressivement en place à partir de la fin des années 50 favorisent encore aujourd’hui, malgré un contexte radicalement différent, la création et la fréquentation.
Cette abondante production rend difficile le choix de quelques films destinés à résumer une décennie de création. L’échantillon qui suit nous semble néanmoins rendre compte de la diversité dont a fait preuve le cinéma français au cours de la période. On retiendra donc une quarantaine d’œuvres que voici :

On se souvient tout d’abord du troublant Harry, un ami qui vous veut du bien de Dominik Moll (2000) et de l’atmosphère inquiétante créée par Sergi Lopez qui, surgi de nulle part, va s’obstiner à vouloir faire le bonheur de son « ami » Laurent Lucas.

Amélie Poulain de JP Jeunet (2001), où la petite Audray Tautou remplit l’écran comme elle le fera par la suite en 2004 dans Un long dimanche de fiançailles autre réalisation de JP Jeunet et en 2007 dans Ensemble c’est tout de Claude Berri.

Mademoiselle de Philippe Lioret en 2001 raconte une belle rencontre entre Sandrine Bonnaire et Jacques Gamblain.
Pour l’année 2002 on retiendra des films aussi différents que L’auberge espagnole de Cédric Klapish, Astérix et Obélix, mission Cléopatre de Alain Chabat et le très attachant Être et avoir de Nicolas Philibert.

Le réconfortant et nostalgique Les Choristes (2004) de Christophe Barratier restera comme l’une des plus belles surprises de la décennie. Cette année-là Christian Carion après son hirondelle a fait le printemps (2001) présente avec Joyeux Noël, un épisode méconnu de la première guerre mondiale qui vit les soldats allemands, français et britanniques fraterniser avant la grande boucherie .
On n’oubliera pas en 2005 Va, vis et deviens ce film particulièrement émouvant de Radu Mihaileanu qui s’éloigne de l’univers franco-français pour aller vers l’universel, le film rend hommage à tous les «ballotés de l’Histoire» à travers le parcours hors du commun du petit Ethiopien Schlomo, parti des camps du Soudan vers Israël lors de l’opération d’évacuation des Falashas.

Olivier Marchal avec 36 Quai des Orfèvres (2005) dépoussière le genre policier avant de récidiver trois plus tard avec MR 73.
Cette année-là, Jacques Audiard nous livre un magistral De battre mon cœur s’est arrêté avec un Romain Duris (l’auberge espagnole) époustouflant. Le film rafle 8 césars dont celui du meilleur film.

Indigènes, en 2006 de Rachid Bouchareb rend un tardif hommage à tous ces hommes anonymes venus des colonies d’Afrique libérer le pays avec l’armée française.
OSS 117 , Le Caire nid d’espions et Rio ne répond plus de Michel Hazanavicius en 2005 et 2008 imposent un style et un désopilant Jean Dujardin qui est aujourd’hui un acteur incontournable du cinéma français.
L’Esquive et La graine et le mulet respectivement Césars 2005 et 2008 du meilleur film, prouvent tout le talent d’Abdellatif Kechiche pour raconter, sans dramatiser, les petits riens de la vie des gens simples issus de l’immigration.
En 2006 il y eut le thriller particulièrement maîtrisé Ne le dis à personne de Guillaume Canet, César du meilleur réalisateur 2007 qui s’impose cette année-là comme un grand acteur (Ensemble c’est tout de Claude Berri)
En 2008, La Môme offre la consécration internationale à Marion Cotillard dans le rôle d’Edith Piaf. 48 ans après Simone Signoret, elle remporte l’oscar de la meilleure actrice..
Entre les murs (la classe) de Laurent Cantet permet à la France d’obtenir cette même année 2008, la Palme d’or à Cannes, 21 ans après celle de Maurice Pialat.
Quant à Fred Cavayé, il signe son premier film Pour elle avec Vincent Lindon et Diane Kruger, un thriller à la fois sensible et d’une rare intensité dont, protectionnisme américain oblige, il est prévu un prochain remake (The next three days) avec Russel Crowe .
2008 est également une belle année pour l’actrice Yolande Moreau et Séraphine, le film de Martin Provost retrace la rencontre survenue en 1912 entre un collectionneur d’art moderne et sa femme de ménage, Séraphine, qui se révèle être une artiste autodidacte. Le film remporte 7 Césars dont celui du meilleur film et de la meilleure actrice.
Enfin en 2009 Welcome de Philippe Lioret Un prophète de Jacques Audiard, LOL de Lisa Azuelos et Le petit Nicolas de Laurent Tirard auront été parmi les belles surprises de cette fin de décennie.
Sans le téléchargement quel score aurait fait Bienvenue chez les Ch’tis de Dany Boon (20,5 millions d’entrées en 2008) ? Son film est resté à quelques dizaines de milliers d’entrées du champion de tous les temps Le Titanic qui réalisé en 1997, appartient déjà à un autre âge. A noter que là aussi un remake est prévu, Will Smith ayant acheté les droits.
Signalons également que cette décennie aura été celle de la maturité de deux genres aujourd’hui symboles d’une French Touch reconnue et appréciée.
Tout d’abord citons le renouveau du film animalier commencé par Jean-Jacques Annaud avec son Ours (1988) poursuivi en 1995 avec Microcosmos de Claude Nuridsany et Marie Pérennou puis en 2001 avec Le peuple migrateur de Jacques Perrin, Jacques Cluzaud et Michel Debats. En 2004 Luc Jacquet remporte un beau succès avec La marche de l’empereur. Trois ans plus tard il récidive avec Le renard et l’enfant , tandis que Nicolas Vannier sort en cette fin d’année 2009, Loup une autre belle histoire entre homme et animal et on attend Océans par les auteurs du Peuple migrateur pour le début 2010.
L’autre nouveau territoire cinématographique défriché concerne les films d’animation. L’animation française est en effet, devenue en une dizaine d’années la 3ème au monde derrière les Etats Unis et le Japon.
Là aussi les succès d’aujourd’hui sont le fruit d’un travail entrepris dans les années 90 avec notamment Kirikou et la sorcière de Michel Ocelot.
Au cours de cette dernière décennie le genre affiche ses nouvelles ambitions avec des films comme Les triplettes de Belleville de Sylvain Chomet (2003) et La prophétie des grenouilles de Jacques-Rémy Girerd (2003) .
Viendront ensuite le délicieux et enchanteur U de Serge Elissalde (2006) et cette même année Azur et Asmar de Michel Ocelot puis surtout Persépolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud (2007). Même Luc Besson s’y met avec ses deux Arthur.
Et Noël 2009 voit la sortie d’une dernière petite merveille : Kérity, la maison des contes de Dominique Monféry.
Ainsi, pour ce qui est du cinéma, malgré les menaces qui pèsent toujours sur ce secteur si particulier et qui ont pour nom nouvelles technologies, mais aussi hégémonie du cinéma commercial, difficultés financières par temps de crise, concentrations pour n’en citer que quelques unes, la décennie qui s’achève nous incite à demeurer optimistes.
Le mois prochain : Le disque en pleine déprime. La chanson en pleine forme.
© Alexandre Garcia – Centre International d’Antibes

